Raser gratis ? Cette expression viendrait d'un barbier qui avait placé jadis une pancarte proclamant ladite formule…Mais notre artisan, tout aussi fûté que près de ses sous, l'y laissait tous les jours. Par conséquent, le naïf qui, le lendemain du jour où il avait vu la pancarte pub, venait se faire raser ou couper les cheveux et qui s'étonnait de devoir quand même payer, s'entendait répondre : "Oui, mais il y a écrit que c'est demain que c'est gratuit !". Aujourd’hui encore, notamment en politique, les promesses des personnalités en vue n'engagent que ceux qui les écoutent sans faire appel à leur libre-examen…Ce n’est pas le cas ici. Où on s'efforce plutôt de manier le mot à couper la langue de bois .

dimanche 13 avril 2014

UNE CAMPAGNE PEU VOILEE PAR L’ISLAM: L’EFFET MAGGIE ?

 
C’est un phénomène assurément très fragile. Mais à la veille de la “mère de toutes les élections”, cette campagne semble échapper jusqu’ici aux polémiques électoralement racoleuses agitant l’islam et le voile.
Sans doute une part de l’explication vient-elle du Nord.
D’une part, de par l’attitude plus ouverte de certains partis (les socialistes flamands ont opté officiellement en congrès pour le port du foulard dans les administrations publiques, avec leur fief de Gand pour modèle). D’autre part, parce que -et ça, cela vaut pour l’ensemble du pays- la ligne dure de Maggie De Block, fut-elle si controversée (on pense aux réfugiés afghans ou aux ressortissants européens virés du territoire), ne manque pas d’influer subliminalement sur les esprits.
La folle ascension du Vlaamse Blok devenue Belang s’était appuyée, au Nord, sur ce sentiment qu’islam et immigration étaient des menaces pour nombre de flamands.
Les partis traditionnels ont ignoré cette inquiétude de leurs électeurs, donnant un boulevard aux fascistes du VB.
Aujourd’hui, à tort ou à raison, avec l’inflexible Maggie De Block, le gouvernement donne pour la première fois le sentiment, à tout le moins la perception qu’on gère la politique de l’immigration. Elio Di Rupo, malgré les critiques de son camp – d’aucuns, au PS, estiment qu’on a honteusement jeté bas des années de combat progressiste- ne manque pas une ocassion de se faire voir aux côtés de Maggie, inventant même une séquence ad hoc pour son “Sans Chichis”-RTBF.
Bref, une com’ qui vise faire croire que les préoccupations de l’électeur irrité par l’immigration sont rencontrées. Même si c’est en partie un large bluff, que nombre d’ordre de quitter le territoire sont là pour faire joli, que plein d’immigrants disparaissent simplement dans la nature et que la supposée brillante politique de Maggie De Block annonce, à terme, la nécessité à terme d’une nouvelle grande régularisation générale…
Autre facteur: le rôle de la N-VA, depuis 2010 premier parti de Flandre et et du pays.  Et le seul à oser se profiler clairement sur ces sujets (immigration, opposition au voile dans les services publics),  jusqu’ici purs monopoles du Belang.
Bart de Wever, dont le Belang actuel est le meilleur ennemil’a contré en force, dénonçant les “phobies islamistes et racistes des fascistes du Belang.” C’est la particularité de la N-VA en Europe parmi les partis nationalistes et populistes: elle n’est pas xénophobe. Ses positions sont très dures, avec pour clé de voûte l’intégration à tout prix, mais elle offre ainsi à l’électeur une alternative réaliste et non-raciste.  Sauf pour l’électeur d’extrème-droite, les raisons logiques de voter pour le Belang sont  devenues rares. (le parti d’Annemans est sous les 10% dans les sondages pour les fédérales et régionales: seul son côté parti anti-européen reste un solide atout)
Ce qui vient de se passer aux Pays Bas ne manque pas d’intérêt: Geert Wilders, le leader xénophobe du PVV, après avoir gagné les élections communales, a tenu les propos de trop (“Faire la chasse aux marocains”)  qui ont provoqué illico la déglingue de son parti et une explosion d’indignation civile . Résultat: Wilders est en train de rendre son parti infréquentable.
Oh, on peut bien sûr s’attendre , d’ici le 25 mai, à quelques remous: la droite extrème de Mischael Modrikamen tordra une fois de plus les chiffres pour remuer les plus bas instincts populistes; sans doute Alain Destexhe, pour le MR, tentera-t-il de relooker une fois de plus son fonds de commerce électoral (mais Didier Reynders, ministre des Affaires Etrangères et candidat Ministre-Président bruxellois sera assurément, lui, bien plus réaliste et prudent sur ce thème). Quant au parti Islam, sous influence chiite mais remis de son kidnapping par Laurent Louis dans une folle péripétie politique, il tentera à nouveau de cacher “qu’il entend faire de la Belgique un Etat islamique s’appuyant sur le Coran”. Comme son astucieux nom très fédérateur (Islam) lui a valu, en 2012, des résultats pas minces (4% à Anderlecht et Molenbeek) ce sont ces agitateurs-là, ceux qui ne serrent pas la main des femmes,  qui peuvent surtout relancer un climat de tension.
Le travail de compréhension de l’autre est de longue haleine: pour une fois cette campagne ne pue pas trop du bec.

Michel HENRION.

vendredi 4 avril 2014

Grand Débat: les bons et mauvais points com’ de Magnette et De Wever

C’est la formule qui s’impose: donc, le Grand Débat Paul Magnette-De Wever, aurait été “équilibré”. Certes, on peut y souscrire. Mais les poids mis sur chaque plateau de la balance ne sont pas forcément identiques… Brève tentative d’analyse vite faite après avoir revu l’intégralité du débat L'Echo-De Tijd (que d’aucuns, emportés par leurs passions ou leur militantisme, commentent sans l’avoir même visionné).
-  C’est, en fait,  la première fois que Paul Magnette est apparu comme vraiment président du PS (excellent pour lui en interne de son parti).
Extrèmement bien préparé- avec une telle artillerie d’éléments de langage qu’elle cassait parfois un naturel volontairement (et faussement) détendu- il l’a sans doute emporté au final pour ce qui est de la
forme. (première mi-temps très performante, moins maîtrisée en seconde partie)
Nourri de statistiques, y compris de la FEB,  Paul Magnette ne s’est cependant pas résolu, dans sa stratégie, à attaquer De Wever sur le “fond” de la N-VA. Juste une prise de distance (“des discours de café du commerce”) restant, somme toute, à la surface de ce qu’est le parti nationaliste.
-Pour ce qui est des faits, avantage plutôt à De Wever, fidèle à sa traditionnelle stratégie de com’: l’idéologie est mise en retrait,  en donnant toujours le sentiment, à tort ou à raison, que ce qu’il propose n’est d’évidence que pure logique. (les “économies-fantôme” du gouvernement Di Rupo, les prépensions, etc…)
-Bart De Wever avait opté pour une stratégie assez claire: pas de tentative, cette fois, de mettre l’adversaire au tapis par un “knock out rhétorique” mais une très forte préparation sur le fond.
Pour ce faire, De Wever a rationalisé; certes à sa manière, mais avec des faits (dépenses de santé, différence de 25% du coût du travail avec l’Allemagne, pression fiscale, 12.000 faillites…), des chiffres, ces derniers étant  jugés souvent bien plus importants au Nord qu’en culture francophone.
Et là, Paul Magnette n’a pas toujours pu démontrer qu’il n’y avait pas, de fait, de nécessité de changement (le “verandering” N-VA).  Ce n’est que sur le chapitre des hauts revenus que le président ff du PS a pu marquer des points et montrer que ses propositions n’étaient pas utopiques et que les
riches n’allaient pas forcément fuir le pays en courant pour autant…
-Paul Magnette croyait-il tout de même pouvoir dialoguer? Ce furent en fait comme deux aimants qui se repoussaient, Bart De Wever en faisant souvent trop dans le ton propagande électorale (ah, la citation récurrente des statuts du PS)
-Bart de Wever, autre différence, n’a pas fait que de la polarisation anti-PS wallon pour électeurs potentiels.  Il s’est aussi servi de l’occasion à grand retentissement médiatique qui lui était
donnée pour se positionner en Flandre, cassant au passage bien du sucre sur les libéraux ou les écolos du Nord.
Opportunité politique que Paul Magnette, lui, n’a pas saisie, gommant MR, PTB et autres concurrents francophones de son discours.

-La faille de  Bart De Wever? S’il a bien vendu son “modèle de société”, on ignore toujours où il ira trouver les sous pour le réaliser!  Il est vrai que la N-VA ne dévoilera son programme que ce 8 avril, mais on était d’évidence très fort dans le flou.   Est-ce réaliste, réalisable, tout ce que De Wever propose ?  L’électeur flamand n’a toujours pas d’éléments détaillés.

-La faille de Paul Magnette ? Moins maîtrisé dans la seconde partie du débat, il s’est laissé aller parfois à, mine de rien, valider involontairement les thèses confédéralistes de la N-VA, notamment pour ce qui
est de la régionalisation des boni de logement .
(c’est un passage que la VRT a d’ailleurs choisi de mettre en évidence:
http://www.deredactie.be/cm/vrtnieuws/2.32804/MV_140403_MDW_Splitsen)
Ou, bien plus ennuyeux, lorsqu’on l’a interrogé sur la nécessité ou non de disposer d’une majorité en Flandre.
-"Ca ne nous regarde pas!” a lâché Magnette, de manière un peu trop coupante .
“C’est du “séparatisme pur sang” rétorqua aussitôt De Wever, ne loupant pas la faille, sous-entendant que les fameuses “deux démocraties” font déjà bel et bien partie mentalement de l’ordre des choses, même pour le PS  du “belge Elio Di Rupo.”
Là, le président ff du PS a d’évidence manqué d’empathie vis à vis du public flamand, donnant cette impression, touchant ce point si sensible au Nord, que les francophones veulent toujours minoriser les souhaits - bien au delà de la N-VA- de l’opinion flamande.
Il faut bien  photographier qu’il n’est pas un parti flamand qui ne va répétant sans cesse qu’il faut désormais se focaliser sur le socio économique et que l'enjeu des élections sera de répondre à la question: "Quelle grande réforme fiscale  souhaitez-vous?"
L’erreur de Magnette, président d’un PS se voulant “sauveur du pays”, relèvent des observateurs avisés au Nord,  a été  d’ouvertement envisager de faire cela sans une majorité dans la plus grande communauté du pays, sans celle qui contribue pour la plus grande partie à l'économie belge…
(“Pas de majorité pour la communauté qui exporte 80% de ce qu’exporte la Belgique ? “ s'étouffera De Wever.)
Chaque politique adapte son discours à son audience. Là, le président ff du PS a été pour le moins distrait. (le public de lecteurs du Tijd est, en outre, très sensible sur la fiscalité)

(la N-VA ne s’y est pas trompée, utilisant illico l’extraitpour sa communication: https://www.youtube.com/watch?v=SXZZtZq30Ss&t=2m29s

Une seule conclusion évidente: ce débat, fut-il équilibré par les points forts et les points faibles de chacun,  a assurément rendu encore un peu plus difficiles les négociations forcées d’après le 25 mai.

La vidéo du débat est ici: http://www.lecho.be/dossier/debat




jeudi 3 avril 2014

La "cuisine" et la "salle de restaurant" du PTB.

Le livre que Pascal Delwit vient de consacrer au PTB, c'est à dire à l'une des rares organisations marxistes-léninistes d'origine maoiste à avoir survécu à tous les bouleversements de l'histoire depuis les années '60, est l'ouvrage dont Raoul Hedebouw ou Peter Mertens  (le président du parti) se seraient assurément bien passés en cette campagne électorale. D'une part, parce que la longue fresque agitée des évolutions contradictoires et des tournants idéologiques du mouvement mené par feu Ludo Martens est extrêmement claire et documentée (d'évidence non sans mal); d'autre part et surtout parce que le politologue explique patiemment, documents ou témoignages à l'appui, pourquoi les sympathisants et même les membres du PTB -qui fonctionnent à l'indignation et à la dénonciation des injustices- "n'ont pas une vraie idée de l'identité réelle du parti ou de la voie qu'il promeut".
Les recherches de Pascal Delwit débouchent sur cette conclusion assez imparable "qu'une double ligne est désormais opératoire au PTB : la ligne interne -la "cuisine"- où, dans l'entre-soi, l'avenir du marxisme-léninisme est débattu et rêvé, et une ligne externe -la "salle de restaurant"- ou le PTB se donne à voir comme "un gentil parti social-démocrate réformateur" lors des élections. Peu de Marx, Engels ou Lénine dans le propos, encore moins de Staline ou de Mao. Il s'agit de s'adapter à la presse, de nouer même certains partenariats informels". Pour le PTB, constate Delwit, l'enjeu est de ne parler que de "sa salle de restaurant".
Sur les principes, son appartenance au mouvement communiste international, le PTB est inébranlable mais, au jour le jour, le mot d'ordre est à la souplesse.
Il y a le "quartier général révolutionnaire" en cercle clos, ("Cuba est sans doute devenu le principal référent du PTB") mais, en externe, il convient d'être beaucoup "plus souple" et ouvert. Certes, Lénine prônait déjà "la fermeté dans les principes et la souplesse dans la tactique" mais cette double facette est devenue aujourd'hui, relève Delwit, une donnée presque identitaire du PTB. Avec notamment une check-list de 30 points ("mener une politique médiatique avantageuse", mettre en avant des "personnalités reconnaissables et des porte-paroles", etc...) dont on constate en effet clairement l'application et les effets médiatiques.
Le PTB, un parti nouveau? "Le PTB , en communication, est parfois plus performant que certains partis classiques", relève Delwit. " Le parti fait un immense travail pour gommer ou effacer, notamment sur le Net, ce qui affecterait l'image de "gentil parti protestataire et anti-etablishment". Mais tout n'est pas effaçable, notamment les interrogations sur le fameux livre "Le parti de la révolution" toujours au programme de formation des cadres qui fonctionnent selon les règles d'un strict "centralisme démocratique" avec peu de goût pour le parlementarisme et la démocratie représentative.
"Le PTB, relève le politologue est d'ailleurs la seule formation politique en Belgique dont il n'est pas possible de télécharger les statuts".
"Mais si la référence à Staline et à Mao en est effectivement absente, c'est, écrit Delwit, parce que cela fait désormais partie de l'identité du parti d'avoir deux lignes et de ne pas tout mentionner à l'externe. En interne, le PTB ne cache nullement son essence marxiste-léniniste et la proclame fièrement à l'étranger et dans les séminaires communistes internationaux".
Un ouvrage décapant -et documenté- qui va assurément déclencher bien des réactions (le PTB demande à ses membres de militer abondamment sur Facebook et Twitter) mais assurément passionnant pour tout qui s'intéresse aux idéologies politiques et à la communication...


( "PTB, nouvelle gauche, vieille recette"- 382 pages- Editions Luc Pire)

vendredi 28 mars 2014

Contrôle des dépenses électorales: petits arrangements entre ennemis. (MBelgique du 14/03/2014)

A-t-on vraiment moralisé les campagnes électorales? Le lent cheminement qui a mis, depuis 1989, davantage d’éthique dans les élections a-t-il vraiment porté ses fruits? Pour ce qui est du financement des partis, assurément. L’époque ou les entreprises allaient déposer tour à tour des enveloppes dans tous les partis influents est clairement révolue. Pour ce qui est des moeurs politiques, ça se discute. Car il convient de  rappeler que l’idée de départ était on ne peut plus noble: il s’agissait de “faire en sorte -on cite- que l’électeur se prononce en faveur de l’un ou l’autre parti politique ou candidat en fonction de leur valeur et de leur projet politique et non en raison du caractère plus ou moins tapageur, voire racoleur, de la publicité qui leur est faite”. Bof, bof. D’abord parce que les partis, désormais financés par l’Etat selon le nombre de votes récoltés, ont souvent préféré engranger comme l’écureuil (histoire d’assurer leurs arrières en cas de ressac) plutôt que de dépenser leurs sous dans des campagnes de com’ intermédiaires. C’est idiot mais c’est ainsi: d’ici ce 25 mai, vous verrez toujours des partis dépenser des montants énormes jusqu’à l’absurde de la limite légale. (les 999.662€ du CD&V en 2010 sont, en soi, un poème) Au lieu de communiquer lorsque le paysage politique est libre: et que les esprits peuvent dès lors être mieux sensibilisés à la “valeur du projet” d’un parti.
Ensuite et surtout parce que toutes les Commissions parlementaires de Contrôle mises en place souffrent d’un défaut d’évidence rhédibitoire: à savoir qu’elles n’arrivent guère à vraiment sévir contre leurs pairs. On s’y tient par la barbichette jusqu’à y passer muscade. Le summum du genre étant, il y a quelques années, au Parlement fédéral, l’absence volontaire de quorum requis au moment de dénoncer des infractions au Parquet….
Fouillez dans les documents parlementaires:  hormis les rapports finaux, ils sont rares, le huis-clos étant quasi la règle. Chut: c’est entre nous.
Et donc, tant qu’à faire, il serait moins hypocrite de parler plutôt de “Commissions de Constat des Dépenses Electorales.”
On y rame surtout pour faire juste respecter les procédures de la loi. Il faut ainsi toujours des centaines de lettres  pour rappeler banalement aux partis (les petites listes, parfois un peu folklo) et candidats qu’ils doivent tous rentrer une déclaration de dépenses électorales, même si c’est zéro euro. (en 2010, 28% des partis et 16% des candidats ont carrément ignoré cette disposition légale)
Conséquence? De mineure, la triche redevient parfois insolente. Parce qu’au delà de ce climat de petits arrangements entre ennemis politiques, l’article censé menacer ceux qui violeraient la loi au triple scrutin de ce 25 mai  ne rime à rien dans la pratique. Au pire une amende ou une peine de prison excessivement théorique. Il n’y a que pour les élections communales que le législateur a opté pour une sanction atomique: la fin du mandat, le seul truc vraiment dissuasif pour un politique pro. (un bourgmestre MR de Woluwé St Pierre perdit, en son temps, son trône local pour avoir transformé son Bulletin Communal en tract pour Corée du Nord)
Il y a un énorme hiatus entre ce que risque un candidat tricheur aux élections régionales et fédérales et aux scrutins locaux.
Ainsi, il y a quatre ans, deux candidats liégeois du PS, et pas des moindres (Alain Mathot et feu Michel Daerden) avaient-ils décidé de se moquer de la loi comme de leur premier seau de colle électoral. Alors qu’une des dispositions-clés est l’interdiction absolue de s’afficher électoralement sur plus de 4m2, on vit circuler des méga-véhicules aux affiches géantes (36m2) de ces deux candidats.
C’était violer la loi jusqu’à l’os.
Pourtant, quatre ans et une nouvelle élection plus tard, on n’a vu ni entendu la moindre conséquence à ce bafouement néanderthalien délibéré de la loi. Et nul n’a eu l’idée, en quatre ans, de modifier la loi fédérale de 1989 pour y inscrire, comme pour les communales, la sanction de la déchéance du mandat.
On savait que la loi de 1989 avait déjà fort vieilli. Pire: d’aucuns se hasardent désormais à la narguer. Délibérément.

Michel HENRION

lundi 17 mars 2014

La pandémie des promesses électorales.

 
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On se pince: est-on dans un rêve éveillé? On sait bien que tout politique, au pouvoir ou en campagne, se doit de composer avec la vérité, de s’adapter aux demandes du public électoral. Mais, en ce début 2014, le constat vire farfelingue
Il n’est qu’une réalité brutale: les caisses sont vides. Nos élus sont les premiers à le savoir mais n’en continuent pas moins à nous bombarder de plans et promesses par milliards de milliards. Comme au bon vieux temps, lorsque l’Europe n’imposait pas ses controversées trajectoires budgétaires. On peut apprécier ou non Laurette Onkelinx mais force est de constater qu’elle est jusqu’ici la seule  à avoir mis les pieds dans le plat. A savoir que le prochain gouvernement- et ce quel qu’il soit- devra, selon les impératifs européens, encore d’abord nous pomper pour pas moins d’au moins…14 millards d’€ d’ici 2019. Et ce alors que pas mal de mesures prises par l’équipée Di Rupo impliquent déjà  -outre les lourds effets à retardement de la 6ème réforme de l’Etat- de solides factures (notamment les paquets de millions censés huiler les rouages du statut unique ouvrier-employés)
Ca n’empêche pas nombre de partis de multiplier les feintes-à-Jules et les  cadeaux fiscaux, très tendance ces temps-ci pour l’emballage électoral. Mais lorsque vous posez la question qui tue (“dites, puisqu’il faudra raper 14 mia d’€ qui vont faire mal, ou allez-vous dénicher les sous pour réaliser toutes ces belles promesses?”) vous n’avez droit qu’à des réponses vagues causant d’ “effet retour”, de lutte contre la fraude fiscale (sur 2000 mia de fraude débusquée, on n’en récupère en fait jamais que 10%) ou de “chasse aux gaspi”, vous savez le truc si efficace qu’il prive juste les commissariats de papier-toilette pour amuser le bon peuple...
Dommage que le droit romain ne soit plus d’application. Car celui-ci prévoyait des pénalités financières pour l’élu récalcitrant à la tenue de ses promesses, que même ses héritiers étaient tenus d’honorer. Aujourd’hui, c’est le règne de la détestable formule cynique selon laquelle “les promesses n’engagent que ceux qui y croient”. Avec comme effet pervers que l’électeur se méfie, prend de plus en plus son autonomie, se laissant tenter par le vote de rejet, celui qui vient des tripes. C’est bien connu: les électeurs veulent soit du changement, soit exprimer une opinion. C’est à dire, de nos jours, souvent du mécontentement.
Comment y voir clair?  L’autre jour, le président du MR proposait de faire factchecker les chiffres des programmes des partis par la brave Cour des Comptes. Un peu court comme comptes:  car le risque évident est alors de déboucher sur une “gestionnarisation” du débat politique. Tout ne se vaut pas et la formule la plus “low cost” n’est pas forcément la meilleure pour le citoyen.
La formule hollandaise, une des rares du genre au monde, est bien plus intelligente. Puisque la politique, c’est surtout faire de bons choix , un organisme vraiment indépendant (si,si) y calcule tous les impacts réels (économique, environnemental, etc) des idées de la dizaine de partis en lice.  Qui ont évidemment tendance à sous-estimer les coûts et à  surestimer les avantages à court terme. Ainsi, au Pays Bas, a-t-on vertement épinglé, entre les lignes, le projet fermenté de la calbombe d’un parti  de réduire, mine de rien, de 50%  la pension de retraités vivant avec trois autres adultes…
Une information vraiment fouillée et indépendante sur les programmes électoraux est de plus en plus une nécessité démocratique. A condition de dépasser la fausse logique selon laquelle tout se vaudrait. Et qu’on pourrait donc, en cette période d’austérité, couper dans tout jusqu’à, parfois, l’essentiel. Entendez cette Sécurité Sociale, qui est somme toute le dernier lien entre les belges.


Miche HENRION

dimanche 9 mars 2014

BYE, BYE, DI RUPO ? (Un Premier Ministre peu stabilisé) (chronique parue dans Marianne Belgique)


-->Le Premier Ministre a choisi définitivement sa partition politique et sa musique de campagne. L’homme, qu’on a souvent comparé à un chanteur d’opéra, répétera inlassablement –comme dans les choeurs de La Monnaie- l’élément de langage selon lequel son gouvernement a “stabilisé le pays”.
Paradoxe total: car c’est précisément une forte instabilité qui serait le meilleur -sinon le seul- atout pour que l’homme arrive à se succéder à lui-même dans un hypothétique Di Rupo 2.
C’est que l’opinion publique wallonne et bruxelloise est tellement assoupie que l’homme de la rue est souvent benoîtement persuadé que le papillon ne peut que poursuivre, quasi automatiquement, son vol politique. Le sérail, lui, sait que s’il y a bien quelque chose qui n’est pas du tout stabilisé, c’est bien Elio Di Rupo lui-même au 16 rue de la Loi.  Et les pronostics, s’ils varient selon les observateurs, donnent pour l’heure seulement de 2 à 5 chances sur 10 (les vraiment très optimistes) à Di Rupo de se succéder à lui-même cette fois pour carrément cinq ans, élément de durée pas anodin. Décryptage en dix points pour mieux comprendre l’enjeu:

1) Il est une règle élémentaire en politique: ne jamais avouer ses ambitions brûlantes. D’ailleurs, si l’on n’en a point, mieux vaut choisir illico un tout autre métier. La vérité crue est que l’ambitieux Elio- qui  risqua jadis l’exclusion du sacro-saint parti- a toujours rêvé de le conquérir, ce 16 rue de la Loi. Il n’y est pas arrivé “par hasard”, quoiqu’il en dise. Nul doute là-dessus: pas plus sur le fait qu’il fera évidemment tout, avec l’acharnement inlassable qui est le sien, pour y rester.
Ce qui est vrai, avec le recul,  c’est qu’il est déjà assez invraisemblable qu’il y soit parvenu. “Cela a été le résultat d’une situation donnée”, disait-il l’autre jour à Pascal Vrebos, faisant allusion aux 511 jours de  la folle crise d’après le scrutin de 2010. C’est on ne peut plus exact.
2) C’est aussi tout son problème. Car en Flandre, tous les partis, jusqu’à la N-VA, se focalisent désormais uniment sur le socio-économique. Ce que certains appellent, un brin pompeusement, les “années Di Rupo” sont juste considérées au Nord comme une période de crise institutionnelle et exceptionnelle désormais quasi périmée. Raisonnement basic: puisqu’on en est sorti, retour au “business as usual”.
Place à la lutte pour la compétitivité de l’industrie, qui, tiens,  est au Nord.
Et plus de bonne raison de “tolérer” un socialiste, en outre wallon, comme Premier Ministre.
3) Il faut bien photographier ceci: que la Flandre (60% des belges) va voter largement au centre-droit, d’ailleurs parfois très droit. Toutes les gauches confondues (socialistes du SPa en capilotade, écologistes de Groen, gauchos du PVDA+) ne représenteraient plus que 21% de l’ électorat flamand.
Conclusion: ce sera vachement plus difficile de faire avaler à la Flandre la seule idée qu’un socialiste wallon redevienne à nouveau locataire du Seize, là où le CD&V se sent tellement chez lui.
Tout se résume par un rire: celui qui échappa, il y a quelques mois, à une joyeuse bande de politiques flamands de haut niveau sur le plateau de la chaîne flamande Vier: “Un Di Rupo 2?” Esclaffement général, comme pour une blague de Bert Kruismans. Et hautement révélateur.

4) Oh, ce n’est pas qu’il n’y ait pas mis du sien, “Elio”, comme on dit aussi désormais en Flandre. On lui y sait gré de ses efforts pour causer un néerlandais devenu même tellement acceptable qu’il s’est risqué à apparaître dans quelques-uns de ces talk-shows télé si populaires en Flandre et qui échappent un peu à la compréhension francophone. C’est que les politiques du Nord s’en servent avant tout pour apparaître comme des “gens normaux”. Pour montrer qu’ils ont, tantôt de l’humour, tantôt de petits défauts sympa, tantôt des émotions. Le hic, c’est  que le style Di Rupo est plutôt de tout maîtriser jusqu’à l’obsession. Une mécanique faite de gestes attendus, de discours prudents ou juste répétitifs, qui produit peu de cette authenticité si recherchée par les flamands. (à RTL-TVI, parfois les mêmes réponses mot pour mot que lors de son dernier passage d’il y a un an et demi)
Certes, l’homme a déroulé inlassablement jusqu’à l’excès le storytelling de son enfance d’immigré, certes il a montré à toutes les caméras la valise-relique en carton de son papa ou (sur Vier) la charrue de son grand-père, mais c’était toujours Elio le Premier Ministre, pas Elio le bon gars qui vient de Mons. Certes, il s’est un peu dénudé (changement de chemise) pour les reportages intimistes de ”Kroost” (Vier), mais ce n’est pas pour autant une mise à nu.
On le voit au foot, mais aime-t-il vraiment le ballon rond? Il est gay assumé mais, bizarrement, il n’aime apparemment guère en parler. (Qu’est-ce qui le passionne en dehors du pouvoir? A-t-il un coeur qui bat parfois la chamade, un esprit qui chavire?)
Si fortiche en communication, Di Rupo n’a pas saisi cet angle typiquement flamand: les “bekende vlamingen” populaires (Tom Boonen, Kim Cleysters, Tia Hellebaut, Sven Nys…) se comportent  comme des people modestes. Di Rupo est resté dans sa fonction de “Monsieur Belgique”, avec une com’ parfois vite pompeuse. D’ou la réaction fréquente: mais pour qui se prend-il ce “Mandela à la belge”?  Adepte a ses heures du même style présidentiel -largement moqué par les cartoonistes du Nord pour son souci d’être vu partout- le Ministre-Président flamand Kris Peeters veille bien, lui, à compenser en joyeux divertissements parfois ras du gazon.

5)Tiens, parlons-en d’ailleurs de Kris Peeters, le “numero uno”, le George Clooney, l’ “acteur” (le mot adéquat) principal d’un CD&V qui tient largement dans ses mains le devenir d’Elio Di Rupo.
A qui, élément peu relevé, les sociaux-chrétiens n’ont pas vraiment pardonné les votes sur l’extension de l’euthanasie aux mineurs par une majorité éthique alternative (dont la N-VA). Ca laisse, mine de rien, autant de traces chez les sociaux-chrétiens que, jadis, l’octroi du droit de vote des étrangers pour les libéraux du Nord.
Et le CD&V, qui est tout sauf unanime, a du coup plein de fers au feu possibles, sur base d’un objectif principal bien établi: Kris Peeters doit rempiler comme Premier Ministre de Flandre. (là où il y aura désormais, tout comme d’ailleurs en Wallonie, 70% des compétences).
-Premier fer au feu possible: l’idée risquée et largement hasardeuse (à nouveau pas de majorité au Nord) d’une tripartite qui rejeterait la N-VA pour cinq ans partout dans l’opposition, avec l’espoir d’envoyer ainsi définitivement  ad patres Bart De Wever et ses troupes. Un cadeau que le CD&V emballerait forcément du ruban du 16 rue de la Loi: pour la révélation Koen Geens par exemple. Accessoirement, tiens, l’ex-chef de Cabinet et meilleur pote de Kris Peeters, au profil acceptable par tous les partis.
-Second fer au eu possible: Kris Peeters et Bart De Wever concrétisent leurs fleurets mouchetés de scrutin de St Valentin (les deux hommes veillent quasi amoureusement et prudemment à ne jamais s’étriper) et ledit Peeters prend la tête d’un gouvernement flamand assez parfumé au confédéralisme. Avec une sorte de Ministre-Président bis zyeutant tout depuis l’Hôtel de Ville d’Anvers sans prendre trop de responsabilités finales. (et peut-être Liesbeth Homans, l’indispensable bras droit de De Wever, en relais direct comme ministre N-VA). Une bonne question alors: quelles garanties la N-VA obtiendrait-elle d’accompagner à son tour, le jour venu, le CD&V au gouvernement fédéral? Vous savez, le truc qui prend plein de temps à se former en Belgique alors qu’un gouvernement régional, ça peut se nouer fissa (on rappelle que Kris Peeters avait déjà laissé Herman Van Rompuy se débrouiller au fédéral, bouclant sans se gêner son propre gouvernement flamand)
Bref, retenez ceci: ce qui se passera pour former le Gouvernement flamand sera caital pour déterminer qui sera au 16 rue de la Loi.

6) Le fameux élément de langage “Laissons la parole aux électeurs” est souvent une formule toute faite pour crédules. Pourtant, le 25 mai, l’avenir d’Elio Di Rupo pourrait bien être suspendu, cette fois, a peu de choses: genre à 1% ou 2% de plus ou de moins pour l’un ou l’autre parti.
Exemple: cette N-VA qui apparaît en bonne forme, comme l’évident pari perdu de l’équipe Di Rupo qui proclamait jadis “qu’on la jugerait à l’aune du recul de la
 N-VA”. Si, ce fut dit. Reste à voir si la N-VA prendra cette fois, selon l’expression anversoise, le “tram 2” (cantonnée dans la vingtaine de %) ou le “tram 3” (plus de 30% au lieu des 28,6% de 2010).
Et qu’arriverait-il si le CD&V, aujourd’hui si confiant, (finalement le seul parti flamand de la majorité à apparaître en léger mieux) se ramassait subitement une claque?
Et quid des libéraux du Nord -cible première de l’autre parti libéral qu’est la N-VA- et du Sud, avec un Didier Reynders en sérieuse embuscade. Et qui finit par user son rasoir à rêver chaque matin d’être Premier Ministre, avec, si l’ouverture se faisait, l’appui évident de son parti.
C’est l’effet-papillon: un petit malus ou bonus électoral peut avoir un formidable impact sur le choix du Premier Ministre des cinq années à venir.


7) Autre paradoxe: si Elio Di Rupo est assurément très populaire, cela ne se traduit pas en retombées positives pour le PS, dont il est pourtant toujours président en titre.
Que du contraire. De baromètre en baromètre, la température des sondages est plutôt fraîche: juste en dessous ou juste au dessus des 30%, bref loin derrière les 36% de 2010.
En interne, on y table beaucoup sur la mobilisation de campagne, un “effet Di Rupo”, pour remonter le courant électoral en dernière minute, histoire de préserver techniquement un max de sièges dans cet enjeu devenu crucial qu’est le vote pour la Chambre (ou on retrouvera désormais physiquement Bart De Wever, c’est dire).
Espoir complexe. Si le Hainaut socialiste apparaît en ordre de marche, la situation liégeoise suscite bien des insomnies au Bd de l’Empereur. Non seulement les camarades du cru se querellent-ils pour de pures raisons intrapersonnelles (les couteaux tirés allant jusqu’à retrancher des listes le ministre Jean-Pascal Labille, pourtant porteur en voix du fort réseau d’influence des mutualités…) mais encore certains d’entre eux, et pas qu’un, risquent-ils le coup de tonnerre de foudres judiciaires. Le spectre du cauchemar carolo de 2007 rode toujours: cette fois en bords de Meuse. Et il fait presque davantage peur à d’aucuns, d’ici le 25 mai,  que la grille d’analyse marxiste du botaniste ornithologue Raoul Hedebouw et de son PTBGo, si mis en avant -c’est de bonne guerre électorale- par les libéraux.
8) En fait, ce que d’aucuns redoutent, au PS, c’est ce phénomène électoral qu’on ne voit parfois même pas venir dans les Etats-Majors: celui de la “bonne claque”, celui du sympathisant traditionnel qui, pour une fois, entend donner une “bonne petite leçon” à ses élus habituels. C’est qu’au nom de la lutte contre la N-VA et, partant, du soutien aux partis flamands, les militants ont l’impression d’avoir souvent du avaler de  bien grosses couleuvres du genre “Serpents dans l’avion socialiste”. En confidence, bien des élus locaux vous confessent qu’ils ont parfois bien du mal à endiguer certaines colères. Marginalement pour ce qui est de Maggie De Block ou du sort réservé aux réfugiés afghans (les rangs du PS ne sont plus préservés des xénophobes) Mais plus massivement pour ce qui est de l’exclusion, du sort réservé aux chômeurs et cohabitants wallons, et pas que des jeunes. Vrai danger social à retardement puisque, lorsque le dernier filet de sécurité sociale se troue, c’est vers la solidarité familiale que tout le poids est reporté. Que la FGTB wallonne organise des manifestations sur le sujet à quelques semaines d’ élections cruciales, on a connu meilleur climat chez les camarades.

9) Ce n’est assurément pas par hasard si Elio Di Rupo, l’autre jour, chez Pascal Vrebos, sur RTL-TVI,  a repris le rôle du socialiste protecteur des faibles, agitant le “bouclier social” de la grande mythologie publicitaire du POB , du PSB et du PS. Il se dit que le Premier Ministre a parfois été en interrogation quant à son successeur ff, Paul Magnette, notamment lorsque celui-ci a lâché son intention de taxer les loyers; et ce à la veille d’un enjeu qui ne souffre cyniquement pas la moindre gaffe, même si l’on n’en pense pas moins.
Comme si Magnette avait perdu de vue que ce qu’une bonne partie de l’électorat du PS veut d’abord, ce n’est pas forcément qu’on s’en prenne aux riches, aux banquiers et autres nantis. Ce qu’il veut surtout, c’est qu’on aide classiquement les pensionnés, les plus démunis, les pauvres.

10) Voici donc le destin d’ Elio Di Rupo Premier Ministre suspendu à un fil noué d’inconnues. Avec deux jokers en poche:
--Sa position et ses relais lui permettront sans doute d’opter, s’il le faut, vers la voie classique du reclassement des politiques belges de quelque importance: l’Europe ou l’International.
--Quoi qu’il advienne aux élections, il est assuré de rester un temps Premier Ministre d’un pays en affaires courantes. Dont les citoyens sont déjà inondés d’insensées  promesses électorales par milliards. Comme si les politiques gommaient pour l’électeur cette cruelle réalité: les caisses sont vides.
Donc, dès le 26 mai, on prend le pari que vous entendrez le discours sur la nécessité de former un gouvernement asap (“aussi vite que possible”) pour éviter tout déraillement , tout dérapage de la situation budgétaire. De quoi augmenter un chouia les chances d’un Di Rupo 2.
Même si la “recette belge” a d’évidence plein de grumeaux.

Michel HENRION


lundi 17 février 2014

Derrière le “V” viral de la N-VA, la construction d’un nationalisme 2.0 (chronique parue dans Marianne Belgique du 8/2/14)

 

 On a tout dit du méga-show de la N-VA, sauf, curieusement, l’essentiel.  A savoir qu’elle entend -bien avant tout autre enjeu électoral ou de pouvoir- imposer définitivement dans les esprits une nouvelle vision, une toute autre image du “nationalisme flamand”.  Car le discours le plus important,  mine de rien, ne fut pas celui de Bart De Wever, mais bien celui de Peter De Roover, futur député et âme du Vlaamse Volksbeweging, évoquant une société flamande “ouverte, chaleureuse, ou tout le monde pouvait trouver sa place”.
C’était ça, le vrai but subliminal: infiltrer dans les esprits une toute autre image du nationalisme flamand, avec pour signe de ralliement le fameux “feel good” “V” de Winston Churchill (ou des Spice Girls), un fort geste de ralliement mental et viral qui dépasse de très loin l’enjeu du 25 mai.
Jusqu’il y a peu, le mot “nationaliste” portait automatiquement une connotation négative, évoquant tantôt les joyeusetés du TAK ou les attitudes d’extrème-droite des xénophobes du Vlaams Belang.
Ce que de Wever veut- habilement conseillé par des communicateurs très pro- c’est que, peu à peu, lorsqu’on utilisera l’expression “nationaliste flamand”,  c’est  que ce soit cette nouvelle perception “inclusive et ouverte”, moins ethnique, qui saute désormais à l’esprit de l’homme de la rue. Cassant accessoirement, par sa référence d’historien roué à Martin Luther, l’image d’une Flandre qui serait nécessairement catholique. On démode la célèbre abréviation AVV-VVK (“Tout pour la Flandre, la Flandre pour le Christ“) slogan célèbre du vieux mouvement flamand d’antan. Habile: pan dans les dents du CD&V et des syndicats chrétiens qui ont par trop vénéré  les dieux d’argent de Dexia -Arco.
De Wever sait pertinemment que la vie politique n’est pas un long Escaut tranquille. Et que rien n’exclut, en cas de revers électoral, que son parti soit viré, un jour prochain ou lointain, du pouvoir en Flandre. Donc, l’objectif est de long terme:  ancrer plus que jamais la N-VA sur l’échiquier flamand. Avec un noyau stable et suffisamment solide: pour qu’importent moins les conjonctures politiques .
Et, surtout, influencer:  il ne faut pas être fortiche en politique pour relever que le Mouvement flamand  ne connaît pas la notion d’armistice. A-t-on assez photographié que c’est la N-VA qui, même si elle quitta la table, a marqué de toute son empreinte une large part de la 6ème réforme de l’Etat finalisée par Di Rupo?
En Flandre, on évoque souvent la notion de “grondstroom”,  entendez les “forces souterraines” du peuple flamand.  Ce sont ces forces-là que Guy Verhofstadt, à l’époque bien plus à droite que De Wever (on l’appelait  “Baby Thatcher”) avait un temps réussi à capter  par ses divers “Burger Manifesten”, sa vision d’une société colorée au libéralisme mais ouverte à tous, bien au delà d’un simple programme. Le congrès triomphal de l’Open VLD de l’époque, qui proposait un projet qui lui valut  jusqu’à 28% aux élections, n’est pas sans rappeler l’enthousiasme de celui de la N-VA. Hormis les avancées éthiques, on sait ce qu’il en est advenu: chouchou immortel des francophones, Verhofstadt  a déçu, voire “trahi” en Flandre, son parti chutant à moins de 12% en 2007.
De Wever ne fait pas grand chose par hasard: et si Frits Bolkenstein fut l’invité du #vvvcongres, c’est parce que ce libéral hollandais personnifie tout ce que Verhofstadt aurait pu être aujourd’hui: un libéral qui n’a pas troqué ses convictions contre pouvoir et marketing.
Tel est le message: regardez, c’est nous, la N-VA, qui captons désormais le grondstroom de la Flandre. Et c’est notre vision libérale qui dominera la société flamande pour longtemps. Message à Gwendolyn Rutten et Charles Michel: “Non, libéralisme et nationalisme, ce n’est pas incompatible”.
Bart De Wever entend écrire une page historique pour la Flandre. Et c’est tout sauf un hasard si l’après-midi de chaque élection, il s’en va discrètement se recueillir sur la tombe de son père. Mais ce 25 mai, ce sera avec l’atout viral d’un nationalisme 2.0 en poche.

Michel HENRION.


lundi 10 février 2014

LA N-VA EST-ELLE VRAIMENT SI MECHANTE? (analyse parue dans Marianne Belgique du 19/1/14)

 A force de la diaboliser, la com’ des partis a souvent obscurci réflexion et nuances…

Dans le monde merveilleux des vendeurs de consommation politique, une interrogation commence à percer: quel discours tenir, quelle attitude adopter si -damned!–au soir du 25 mai, les forces profondes du  “grondstroom” faisaient que la N-VA décroche un niveau qui la rendrait soit incontournable, soit très séductrice pour une coalition alternative? Et, versus francophone, d’aucuns pourront se poser une autre fichue bonne question: à force de sataniser la N-VA pour l’affaiblir, ne l’a-t-on pas finalement, retour de manivelle, plutôt vitaminée?

C’est que l’arme de la diabolisation, efficace dans tous les camps idéologiques et de toutes les époques, a un sérieux défaut: on ne sait plus, un moment, comment s’en dépêtrer. Comment se reparler, comment aller encore déjeûner en catimini chez Bruneau (pour le MR) ou chez Di Roberto (pour Di Rupo) sans risquer d’office le scandale? Bref, ça réduit la pensée. Ca obscurcit le jugement. Ca nie le libre-examen et la réflexion. C’est de la com’ politique simpliste et expéditive: “avec nous ou contre nous”. Olé. Résultat: pour nombre de francophones lambda, la N-VA, c’est juste méchant, vilain, pas beau et même que c’est petit (on a généralement zappé les 28,2% qui en font, jusqu’au 25 mai, le premier parti de Flandre et même du pays). Que c’est conservatisme avéré, même si ladite N-VA vote l’éthique élargissement de l’ euthanasie aux mineurs, à l’opposé du CD&V et du Belang.

On est dans ce que Jerôme Janin (ULg) qualifie de “pensée primitive”, celle qui escamote la complexité des individus et des groupes, celui des cadres de la N-VA étant, de fait, particulièrement clivant. On balaie la complexité du paysage flamand, ses rivalités partisanes internes qui expliquent bien des jeux. On ignore les ressorts du mouvement flamand, toujours si mystérieux pour les francophones; et qui ont du mal à capter que, pour ce qui est de l’autonomie de la Flandre, il existe une certaine “Forza Flandria”.. Jusqu’à irriter ceux qui, en Flandre, n’ont nulle sympathie pour Bart De Wever et son idéologie, mais restent souvent perplexes, voire pantois face à la charge émotionnelle qui imprègne si souvent les visions convenues, sinon manichéennes, des wallons ou des bruxellois. Tentative, forcément controversée, d’une autre vision de quelques préjugés francophones les plus expéditifs.

Bart De Wever=Front National? Il n’est pas un jour qui ne se déroule sur Facebook sans que la photo d’archives (De Wever avait 26 ans) ne fantomasse, comme un argument définitif d’une ligne politique tenant de la “bête immonde”. (1) C’est en tout cas une vision avec la France comme GPS idéologique. Or, la N-VA n’est pas le FN français: ce n’est pas un parti d’extrême-droite, il est pro-européen, pas une ligne un poil xénophobe dans son programme. (L’intégration des immigrés, c’est même sa particularité dans le populisme européen.)

C’est plutôt vers la Grande-Bretagne des Tories qu’il faut se tourner pour comprendre De Wever. Qui s’inspire tout à la fois de Boris Johnson -le très médiagénique maire de Londres passionné itou de Rome Antique- et de David Cameron, le très conservateur Premier Ministre britannique. Les parallélismes des éléments de langage sont saisissants: même discours brut de pomme sur la régulation de l’immigration, même mots sur les “wars on terror” (récemment, à VTM, le danger du terrorisme salafiste), même rejet de la dépénalisation des drogues douces, même adoration pour les caméras de surveillance (Londres en est saturée), même volonté de combattre la pornographie, jusqu’à vouloir filtrer et firewaller le Net. Même tonalité directe et anti-socialiste. Et, sur fond de confédéralisme, européen ou belge, même parfum de patriotisme. De Wever, c’est clair, aimerait tant parler de la Flandre comme Cameron de la Grande-Bretagne.

La N-VA, parti néo-libéral? Même s’il racole les électeurs de l’OpenVLD, De Wever veille à se distancier: ne pas être perçu comme néo-libéral, ni comme le parti automatique des patrons flamands. “Foutaises”, a –t-il encore soigneusement lancé à ses voeux 2014. Si, pour Gwendolyn Rutten, c’est un atout, ça vire au handicap pour la N-VA qui se veut un grand “volkspartij”, proche aussi de l’homme de la rue. Si sur papier, libéraux et nationalistes c’est souvent kif (moins de pression fiscale) leur point idéologique diverge: les libéraux font primer l’individu, ou la compétitivité; la N-VA fait ça pour le “peuple de Flandre”, la “société flamande”.

Et le francophone méconnaît souvent que la N-VA, à ses yeux composée d’invertébrés du crâne, est au pouvoir en Région flamande, avec des ministres siégeant bel et bien aux côtés de socialistes flamands et de sociaux-chrétiens. Bilan bof, l’équipe Peeters n’étant perçue ni vraiment au centre-droit, ni comme hyper-efficace. Le politologue Dave Sinardet a dit, non sans raison “qu’il n’y avait rien de plus belge que le Gouvernement flamand”.

Car, ici aussi, la N-VA participe pleinement aux jeux bien de chez nous des nominations politiques, dans les intercommunales ou autres bidules incertains (la nouvelle Vlaamse Energiemaatschappij). Distingo: à ou l’OpenVLD se veut théoriquement anti-Etatiste, la N-VA se profile plutôt comme un parti étatiste flamand.

Le terrrrible danger nationaliste? Pour les politiques les plus éveillés, le vrai danger N-VA, c’est plutôt son programme économique et social. Un Moureaux et un Maingain s’accordent sur ce point: la N-VA rompt avec le pacte social qui fonde la solidarité en Europe.  

N’est-ce pas d’ailleurs, mine de rien , la vraie allergie psy de nombre de francophones? De fait, imaginons que la N-VA ait oublié son “N” et soit un parti de centre-droit à la Cameron qui recueillerait 30% à 40% des voix. Les politiques francophones (ou flamands) n’auraient plus l’argument moral du nationalisme-séparatisme. Le poids des compétences des entités fédérées relativise mais les francophones pourraient-ils vivre longtemps dans une Belgique de centre-droit, dominée par le poids flamand? Au fond, Elio &Co ont de la chance que la N-VA soit nationaliste, mot-valise politique s’il en est. Qui arrange un peu tout le monde, qui fait peur juste ce qu’il faut. (la N-VA déteste assurément la Belgique mais s’inscrit dans les règles de la démocratie belge, tout comme nombre de partis nationalistes, par exemple au Québec ou en Catalogne) Et Joelle Milquet marseille lorsqu’elle dit “qu’on était à cinq minutes de la fin de la Belgique”: ho, on n’a jamais négocié qu’une sixième réforme de l’Etat proclamée“d’apaisement” dont les francophones n’étaient pas vraiment demandeurs. Même les hardliners de la N-VA n’ont jamais mis une scission du pays sur la table. On a juste négocié le hashtag #unenouvelleBelgique. Calmos aussi sur les peurs: aucun Flamand vivant en Flandre ne peut voter en Wallonie. Et aucun wallon vivant en Wallonie ne peut voter en Flandre. Même à 100% en Flandre (c’est pour rire, hé) la N-VA devrait encore négocier avec les bruxellois et les wallons. Ben oui.  Shows politiques et logique ont souvent ont fort peu de rapports.

Encore un exemple pour la route? Lorsque Guy Verhofstadt, le chouchou des francophones, se répand au canon contre le séparatisme de la N-VA, on se surprend à sourire. Car  l’ex-Baby Thatcher, dans son nouveau livre, dit exactement à 100% le contraire de ce qu'il avait écrit dans ses “burgermanifesten” des années 90; ou de ce que les libéraux du Nord disaient il y a à peine encore deux ans, lorsqu’ils étaient encore statutairement confédéralistes. Urticairé par la N-VA, le francophone accueille par trop souvent comme déclaration d’évangile de simples propos de positionnement, de lutte pour des parts de marché politique en Flandre. Mais sursaute à peine lorsque l’Open VLD s’allie avec l’odieuse N-VA à Anvers, comme dans plein de communes flamandes; et demain, s’il le peut, au gouvernement flamand.

Rien ne va plus à Anvers ?  Malgré la mise en scène ubuesque de la victoire de De Wever (la marche sur l’Hôtel de Ville de la ’t Stad), ce n’est, à ce jour, ni l’affirmation de la  “force du changement” ni le drame agité par les socialistes du cru. (renvoyés dans l’opposition après un siècle  -12 sièges au lieu de 22- ils ne laissent forcément rien passer médiatiquement, emmenés par Yamine Kherbache, la chef de cabinet NL de Di Rupo) 90% des éphémères polémiques médiatiques sont retombées, dues finalement à des décisions que Patrick Janssens (et De Wever déjà) avaient prises par le passé. (comme l’interdiction de signes distinctifs aux guichets) De Wever, avec ses partenaires CD&V et OpenVLD, réoriente le budget, a d’évidence une autre approche sociale et culturelle que Janssens mais en gros, c’est kif kif bourricot pour les Sinjoren. Avec une exception notable: la “war on drugs” déclenchée par Bart qui fait en sorte que la police anversoise privilégie la lutte contre drogue et la criminalité. Ce que De Wever souligne en allant jusqu’à passer médiatiquement son dernier réveillon dans un combi de police.

Grille d’analyse : il y a une certaine vision très flamande de la société qui inspire l’action de nombre de bourgmestres de Flandre: un Bonte (SPa) à Vilvorde, un Somers (Open VLD) à Malines, un Tobback (SPa) à Louvain, un Daniel Termont (SPa) à Gand ne font souvent pas autre chose, avec une panoplie de mesures de la même eau, qu’un De Wever devenu bourgmestre des 500.000 anversois. C’est vrai, par exemple, que les GAS-SAC (amendes administratives communales) ont partout les faveurs de la N-VA. Mais l’inventeur de la formule contestée n’est autre que… le papa socialiste de la ministre SPa Freya Vanden Bossche, depuis lors passé de la politique à la gestion de grosses fortunes.

N-VA= un parfum de Belang? C’est la diabolisation qui reste la plus fréquente. Même si les francophones passionnés qui prédisaient des alliances apocalyptiques au lendemain des communales de 2012 ont bien dû admettre qu’il n’en fut rien.“Il n’y aura pas de coalitions communales avec le Belang, ce serait "aller à l'abîme" car leur "coeur de métier", c'est le "show anti-Islam” avait promis De Wever. Qui a tenu son engagement. On conseille à tous les francophones qui croient que N-VA et Belang c’est blanc-bonnet et bonnet-blanc, d’encore regarder la vidéo (1) du face-à-face sur le thème de l’ immigration qui a opposé, à la VRT, Bart De Wever et un leader du Belang, Filip De Winter. C’est saisissant parce qu’ aucun politique flamand n’avait fait ce que le président de la N-VA a osé ce soir-là: combattre Dewinter sur le fond. Tandis que Dewinter dénonçait  “la nouvelle colonisation”, le président de la N-VA développait son discours, certes musclé,  mais approchant (déjà l’influence de Cameron) “l’immigration de manière positive par une analyse correcte et positive du multiculturel”.” là ou, dit De Wever, “ le Belang veut la guerre avec l’Islam”. De Wever s’y attaque déjà aux “fondamentalistes” mais précise bien que la N-VA n’est  pas “anti-immigration”.

C’est difficile à  admettre pour le francophone mais De Wever, cet incontestable homme de droite, n’a jamais caché son aversion pour le Belang, du moins en son état actuel, ou la dimension raciste, fut-elle médiatisée en chaussures Louboutin, l’emporte désormais sur le combat flamand. D'aucuns, au Nord, ont beaucoup agité le bouchon parce que la N-VA avait accueilli d’anciens Belangers. C’était de bonne guerre psychologique pour effrayer ceux qui, en juin 2010, avaient voté pour la première fois pour le parti nationaliste. Comme si de plus ou moins vagues types allaient s’emparer du pouvoir dans un parti déjà si structuré. Aujourd’hui, il n’en reste que peu de chose: De Wever est plutôt passé à l’étape suivante (les kidnappings à l’OpenVLD). Seul un ex-Belang, Karim Van Overmeiren, est échevin à Alost avec le soutien de socialistes quasi dissidents; et le Belang est en déprime dans les sondages autour des 10%. Ce qui entraîne une bonne réflexion de fond: dites, est-ce que c’est vraiment mal qu’un parti démocratique de centre-droit (c’est ainsi que se définit la N-VA) en arrive à faire oublier le fameux “dimanche noir” qui vit, jadis, triompher l’extrême-droite la plus noire?



Michel HENRION



(1)    Pour en savoir plus sur la photo polémique, lire “Les Secrets de Bart De Wever” de Marcel Sel.

(2)    Le débat De Wever-Dewinter: http://www.deredactie.be/permalink/1.1425507


mardi 4 février 2014

Marketing électoral : "Il y a un lien entre la ligne vestimentaire et la ligne politique" (Le Soir du 1/02/2014)

Mon interview par Camille Wernaers, du "Soir, parue le 1/02/2014.

«Il y a un lien entre la ligne vestimentaire et la ligne politique»

Le socialiste Elio Di Rupo et son nœud papillon rouge, le libéral Didier Reynders et sa cravate bleue, le nationaliste flamand Bart De Wever et son costume bien cintré… Alors que les élections du 25 mai prochain se rapprochent, les hommes politiques laissent de plus en plus apparaître la couleur de leur parti. «Tout ça n’est que vernis médiatique», selon Michel Henrion, spécialiste de communication.
Comment expliquer cette importance du vêtement et de la couleur dans la vie politique actuelle?
La vie politique se raconte en images. On sait bien qu’en politique, tout est image! Ça vaut pour les électeurs, qui ont accès à la télévision: l’œil compte plus que la réalité du programme, un électeur retient mieux la sympathie que dégage un politique, s’il lui fait confiance, comment il est habillé, plutôt qu’un programme compliqué ou un débat sur les intérêts notionnels. De tous temps, les politiques ont fait évoluer leur image. En ce moment, c’est dans l’air du temps, nous sommes dans une période de plus grande sobriété. Avec la crise économique pas mal de partis optent pour la rigueur. La plupart des discours politiques sont formatés et plutôt au centre. Tous les discours se ressemblent. Il faut se différencier par l’image ou par des actions de communication, réussies ou ratées d’ailleurs. Et cette importance du vêtement est plus frappante du côté francophone.
On oppose souvent De Wever et Di Rupo, est-ce que cela vaut aussi pour leurs codes vestimentaires?
Bart de Wever représente sûrement la transformation la plus sérieuse. Il a maigri, puis commencer à faire attention à son style. C’est parallèle à un changement de son programme: d’abord conquérir Anvers puis aller au fédéral. Il passe du ciré jaune au costume trois-pièces, dans le style de David Cameron en Angleterre, qui est par ailleurs son modèle. Il a totalement transformé son allure physique pour devenir ce qu’il imagine que les Flamands attendent de leurs hommes politiques. Et là, on a un exemple d’un changement qui n’est pas forcément une réussite. Il se montre plus sérieux mais il a clairement perdu une rondeur et une bonhomie. Il est passé d’un extrême à l’autre. Il y a donc un lien entre la ligne vestimentaire et la ligne politique, puisque lorsque ses ambitions montent, il y attache plus d’importance.

Pour Elio Di Rupo, c’est autre chose. Il est habillé de la même manière depuis les années 80 et le nœud papillon lui sert de signe de reconnaissance. Et ça fonctionne: si un publicitaire utilise le nœud pap’ dans une campagne ou si un dessin presse montre cette signalétique, 90% de Belges auront compris à qui on fait référence. On est presque dans du graphisme plutôt que dans du code vestimentaire. Et il a gardé ce nœud papillon même dans les mauvaises périodes. Aujourd’hui, il l’a toujours, mais c’est son comportement physique qui a changé. Le nœud papillon garantit presque l’intégrité physique de la Belgique contre ceux qui en veulent la fin, il l’utilise comme un symbole. On voit donc que le nœud pap’ peut changer de signification puisqu’il était surtout amusant au début de sa carrière.

«Les libéraux sont habillés de manière bourgeoise»

Est-ce que le vêtement compte aussi pour les petits partis?
Il faut d’abord un certain niveau de notoriété pour que ça marche. Les libéraux par exemple sont toujours habillés de la même manière, au Sud comme au Nord du pays: costume, cravate, chemise. C’est très bourgeois finalement. On retrouve aussi la signalétique des couleurs: il y aura toujours une touche de bleu. C’est ridicule. En plus c’est l’hiver, donc on va voir Joëlle Milquet avec un châle orange, Olivier Deleuze avec une écharpe verte etc. C’est du vernis médiatique et tout le monde n’en a pas besoin. Dans l’histoire récente, il y a eu des hommes politiques qui se fichaient de leur aspect vestimentaire. Raoul Hedebouw du PTB n’en a pas besoin par exemple, comme la N-VA à ses débuts, parce que la ligne politique de son parti est très particulière. Il se distingue suffisamment comme ça. On est dans l’image de l’ascension médiatique, de la bande de copains qui espèrent réussir à faire passer leurs idées aux élections. Ils ont des discours très neufs, alors que les autres sont formatés et au centre. Ils donnent une impression de différence, d’authenticité. Les gens sont curieux.
Il y a donc des hommes politiques qui n’ont pas utilisé de codes vestimentaires?
Oui, Philippe Moureaux par exemple n’a jamais fait attention à sa tenue, et cela n’a jamais joué sur sa vie politique. Cela ne l’a pas empêché de peser de tout son poids dans la vie politique de son parti. Jean-Luc Dehaene a lui aussi montré un total désintérêt pour son vêtement. Il est même connu pour cultiver l’image inverse, jusqu’à arriver il y a quelques mois en bermuda et sandales à la télé. Pour Maggie De Block aussi, je ne suis pas certain que son allure joue dans son succès politique. C’est étrange la vie politique, parfois l’image ne laisse aucun souvenir et un événement impromptu va au contraire en laisser un très fort.

«Les lunettes sont importantes»

Est-ce qu’il y a d’autres détails importants?
Les lunettes sont très importantes! Durant les années 80, l’homme politique pouvait suivre la mode avec des lunettes très grandes, très larges, mais aujourd’hui c’est complètement inimaginable. On peut penser qu’il s’agit d’un simple détail, mais c’est très important. Charles Michel porte donc des lunettes noires, qui marquent son visage. Elles sont complètement différentes des lunettes qu’il portait il y a 5 ans. Guy Verhofstadt a vécu plus ou moins la même évolution. Wouter Beke était le jeune président pas connu du CD&V et il a changé de lunettes pour avoir plus d’allure, notamment à la télévision. Un autre détail m’a marqué, c’est cette mode, dans les années 80 et 90, des conseillers en communication qui venaient du monde de la publicité. Ils faisaient porter aux politiques un veston marron, parce que cela passait bien à la télé. Et on avait alors cette situation cocasse, où sur le plateau de «Controverse» par exemple, trois politiques sur cinq portaient le même veston (rires). Aujourd’hui, c’est passé de mode mais j’en vois encore de temps en temps qui portent ce même veston et je me dis qu’en 20 ans, leur garde-robe n’a pas beaucoup changé (rires). Cela montre que les conseils n’étaient pas des plus judicieux: il vaut parfois mieux laisser les politiques au «naturel». Pourquoi les transformer complètement? On touche là aux abus du marketing politique, quand on mélange fond et forme.

 

Qu’en est-il des autres pays?
Cela a lieu partout, et cette idée qu’en politique l’image compte est bien ancrée, même si je doute que cela fonctionne vraiment en Belgique. En France, cela monte par contre d’un cran, puisque les élections ont d’autres enjeux, devenir président de la République par exemple. Aux États-Unis, c’est encore pire parce que si on est élu gouverneur de la Californie, on a autant de pouvoir, si pas plus, que le président français. Là-bas, le marketing politique a atteint le plus grand degré de raffinement. Les enjeux sont très importants et chaque détail compte: on va faire attention à la salle, aux décors, etc. Cela dépend bien entendu des niveaux de pouvoir et en Belgique, c’est pareil. Pour les élections communales de 2012, l’important était de descendre dans la rue, de serrer la main de ses habitants. Il fallait faire passer l’image d’un bourgmestre sympathique, proche des gens. La campagne pour mai 2014 sera différente.



lundi 3 février 2014

LE "BASHING" ANTI-WALLON (paru dans Marianne Belgique du 26/01/2014)



C’est un des mystères de la création politique que le sourire de com’ mécanisé de Di Rupo ne suffit pas à expliquer. Pourquoi alors que le gouvernement fédéral est régulièrement secoué, paralysé par des conflits pas tristes, zizanié par de profondes disputes politiques, que ses décisions sont parfois erratiques ou impopulaires, que ses accords et désaccords sont loin d’être glorieux (ah, les petits jeux à la SNCB…), pourquoi l’image de ce gouvernement là, sans très grande vision, s’en sort-elle mieux que celle du Gouvernement wallon?  Qui, quasiment quoi qu’il fasse -et ce serait, selon d’aucuns, plutôt mieux comme bilan qu’au fédéral- fait curieusement automatiquement l’objet d’un bashing (1) récurrent. Pas seulement de l’opposition libérale, qui fait somme toute son job. Non: on retrouve ce bashing aussi dans les médias et jusque sur les réseaux sociaux ou souvent le wallon facebookeur se moque des autres wallons, comme par automatisme stérile d’auto-dénigrement. Nuance: il en va d’ailleurs un peu ainsi de toutes les entités fédérées; et l’observation vaut aussi largement pour le Gouvernement de la Région Bruxelloise ou la Fédération Wallonie-Bruxelles. Bref, tout ce qui n’est pas le fédéral de papa.  Or, si en 1983, la Wallonie ne gérait somme toute que 10% des compétences, la 6ème réforme de l’Etat fait que les entités fédérées seront de loin plus importantes que ce qui restera de compétences fédérales. Philippe ne s’y est pas trompé: il sait qu’il est le roi d’un “autre pays” lorsqu’il proclame “que la force de la Belgique réside aussi dans ses entités fédérées”. Le fait massif est que le pouvoir va se trouver désormais à quasi 70% dans les Régions et Communautés. Mais cette réalité, si elle a bien été intégrée par les politiques (en Flandre, les meilleurs, comme le “numero uno” CD&V Kris Peeters, sont surtout intéressés à gouverner le Nord) a du mal à être intégrée par la population, qui n’a souvent qu’une administration comme réalité tangible du changement. Et qui aime ses fonctionnaires, hein? Si, en Flandre, le niveau fédéral (ou l’influence du Nord est historiquement prépondérante) précède encore itou ce qui se passe au Parlement flamand, on n’y connaît pas ce même climat de bashing ou dénigrement. Pourtant, le climat interne au gouvernement de Kris Peeters  a été tout aussi tumultueux, avec autant de crisettes et de frictions; mais il n’y a pas, au Nord, cette attitude si vite auto-négative vis à vis de son gouvernement régional, quelle que soit d’ailleurs sa composition politique. Le sentiment y est qu’on pourrait faire mieux (pour la mobilité, pour le cauchemar du contournement d’Anvers…) mais Kris Peeters apparaît un peu comme le “pater familias” du flamand, lui garantissant une relative bonne gestion sans “malgoverno”. Sa précédente équipe (avec le SPa Franck Vandenbroucke) avait déjà laissé plutôt de bons souvenirs dans l’opinion, gérant pas trop mal les budgets et réalisant bof bof plus ou moins ce qu’ils avaient promis. Bref, toute critique  de Kris Peeters ne porte guère, glissant comme eau sur les plumes d’un canard. Au Sud, un Rudy Demotte, s’il a pu casser la légende ridicule du wallon qui n’affectionnerait pas les entreprises, n’a pas droit à cet atout, notamment de par la rivalité légendaire du liégeois J-C Marcourt.   (Elio Di Rupo, au fédéral, peut rester au dessus des partis par l’appui de Laurette Onkelinx: au gouvernement wallon, Demotte a dû souvent y jouer le double rôle: chef de file et représentant du PS) .
Ca se discute bien sûr, mais le bilan du pouvoir wallon (mise à jour du plan Marshall, gestion budgétaire, tarification solidaire de l’électricité arrachée par J-M Nollet, meilleure gouvernance - a fin du cumul député-bourgmestre est la vraie raison cachée de l’hostilité interne aux écolos- n’a, si on regarde ça d’un oeil calcaire, pas grand chose à envier à celui d’un Kris Peeters.

Qu’en retenir: que, demain les bruxellois et les wallons seront de plus en plus responsables d’eux-mêmes. Que leurs dirigeants l’ont bien perçu, mais qu’ils ne le communiquent pas vraiment à l’homme de la rue. Qui, du coup,  ne perçoit pas que les francophones n’ont quasi plus rien à dire en Flandre et inversément. Ce qui fait apparaître d’autant plus stériles certains jeux politiques basés sur l’illusion qu’il existerait encore un seul corps électoral belge. Car le danger, c’est qu’à force d’encore se mêler de ce qui se passe en Flandre, -ah, ce combat stérile contre la N-VA- certains politiques wallons en oublient qu’ils ont surtout à bosser positivement pour leur région. Et fissa.


Michel HENRION


(1) Le bashing est une forme de défoulement qui consiste à dénigrer collectivement une personne ou un sujet.