Raser gratis ? Cette expression viendrait d'un barbier qui avait placé jadis une pancarte proclamant ladite formule…Mais notre artisan, tout aussi fûté que près de ses sous, l'y laissait tous les jours. Par conséquent, le naïf qui, le lendemain du jour où il avait vu la pancarte pub, venait se faire raser ou couper les cheveux et qui s'étonnait de devoir quand même payer, s'entendait répondre : "Oui, mais il y a écrit que c'est demain que c'est gratuit !". Aujourd’hui encore, notamment en politique, les promesses des personnalités en vue n'engagent que ceux qui les écoutent sans faire appel à leur libre-examen…Ce n’est pas le cas ici. Où on s'efforce plutôt de manier le mot à couper la langue de bois .

dimanche 28 juin 2015

Le retour de Forza Flandria, le monstre du Loch Ness flamand (J-M Dedecker et le Belang vont-ils s’allier pour récolter les déçus de la N-VA?) (M...Belgique 12/06/15)

L’autre dimanche, sur les petits écrans flamands, le spectacle était frappant: Wouter Beke (à la VRT) et Bart De Wever (chez VTM) rivalisaient d’évidence pour s’adjuger la sympathie du centre du sceptre politique du Nord.
Constat: avec son grand virage socio-économique, qui occupe quasi 90% de sa communication, la N-VA est donc devenue un parti de compromis.
Bonus: nul ne se hasarde plus guère, rue de la Loi, à dépeindre les ténors du parti nationaliste comme une bande d’inexpérimentés radicaux ou caractériels. Cela vaut tant pour le gouvernement fédéral que pour le Gouvernement flamand conduit par le N-VA Geert Bourgeois, qui s’est installé vite fait bien fait. Même Liesbeth Homans -l’éternelle complice de De Wever- qui était censée symboliser la « droite méchante », gère sans trop de soucis les indignations superficielles découlant de ses multiples compétences et décisions ministérielles. (l'Intérieur, le Logement, la lutte contre la Pauvreté en Flandre)
Malus: à l’instar de Bart Maddens, le politologue (KUL) le plus en vue dans les milieux nationalistes du Nord, nombre d’observateurs estiment qu’aux prochaines élections (2018 pour ce qui des communales et 2019 pour les fédérales-régionales), nombre d’électeurs pourraient être déçus du parcours N-VA.
Soit qu’ils jugent que De Wever ne s’est pas suffisamment positionné au centre-droit sur les dossiers socio-économiques. Soit qu’en bons nationalistes convaincus et militants, ils considèrent que la N-VA n’aura en rien fait avancer la cause de l’indépendance de la Flandre. Surtout si la campagne électorale des législatives devait se faire sur le thème #5moreyears (bref, un gouvernement Michel2 qui se contenterait à nouveau de gérer le seul  socio-économique)

Le Belang n’est pas mort


Bart De Wever a fait son analyse en toute connaissance de cause: il sait pertinemment bien qu’il va perdre, dans les isoloirs, une partie des « durs » du Vlaamse Belang.
Lequel n’est pas mort.
Même s’il a perdu au scrutin de mai 2014, au Parlement flamand, quinze parlementaires (il lui en reste à peine six); même s’il est passé de 628.000 électeurs en 2009 à quelque 249.000 en 2014.
Grandeur et décadence pour la formation d’extrême-droite qui, en 2004, était devenue la deuxième force politique du Nord avec rien de moins que 24,2% de l’électorat flamand.
C’est le grand phénomène politique de ces derniers temps en Flandre (et en politique belge): le million d’électeurs qui était, en quelque sorte, congelé derrière le « cordon sanitaire » s’est subitement dégelé. En quittant un parti non-démocratique (le Belang, ex Blok) pour un parti démocratique (en l’occurence la N-VA), ces électeurs là ont bousculé tous les repères, recomposant le paysage politique flamand. Et bousculant les  habitudes fédérales des partis.
Mais le Vlaamse Belang, c’est encore quelque 6% de l’électorat flamand, tant dans les urnes que dans les plus récents sondages. Un parti qui cherche à se refaire après la débandade de mai 2014. Notamment en se donnant le plus jeune président de parti du pays: Tom Van Grieken, 29 ans, de Mortsel.
Un président  dont tout l’ADN est clairement Belang mais qu’on dit aussi très sensible à la « real politik ». Bref, entendez que, pour regagner du terrain, pour récupérer les transfuges partis vers la N-VA, l’homme est ouvert aux évolutions, aux changements. Même s’ils
tiennent plus de la cosmétique que des convictions.

Un Belang plus « libéral »?

Cela étonnera assurément nombre de francophones, mais, en Flandre, le programme socio-économique (oh, on ne parle que de ces pages-là) du Belang est souvent jugé comme trop de centre-gauche. (c’est le prédécesseur de Van Grieken à la présidence du parti facho-nationaliste qui aurait un jour pondu vite fait ces idées socio-éco).
Bref, Van Grieken voudrait se positionner plus libéral, histoire, calcule-t-il, de profiter de l’espace que la N-VA pourrait laisser à sa droite en 2019 « si Michel1 continuait à si peu se différencier de Di Rupo ».
Dans le même esprit, le dénommé Van Grieken se voudrait aussi « moins radical » pour ce qui est de l’immigration, histoire d’adoucir le ton. Si c’est l’image à donner pour remonter dans les sondages, Van Grieken est clairement prêt à le payer.
Pour l’heure, ce n’est pas très visible. Dernière idée du Belang: les allochtones qui se trouvent déjà sur le sol belge doivent accepter que « la Flandre est leur nouvelle patrie » et il ne peut y avoir qu’une seule culture principale, à savoir « la culture flamande ».
Le Belang veut dès lors « dans le cadre de la procédure de demande de naturalisation que les immigrants signent une déclaration reprenant les principes de la laïcité, le droit à la libre expression et l’égalité entre les hommes et les femmes. »
Attention: il ne faut jamais sous-estimer l’influence du Belang sur la Flandre. Alexis Deswaef, le président de la Ligue des Droits de l'homme, estimait récemment  que les partis au gouvernement depuis 20 ans (socialistes, chrétiens-démocrates, libéraux, écolos et nationalistes flamands) ont repris et implémenté une grande partie du fameux «  programme en 70 points du Vlaams Blok « . Pourtant, c’est ce programme qui avait noué un cordon sanitaire autour du parti d'extrême droite.
Donc, la charte ‘anti-Charia » controversée du Belang pourrait fort bien, d’ici quelques années, être instaurée par d’autres partis.
Quoiqu’il en soit, un obstacle de taille se dresse sur la route du juvénile néo-président du Belang: l’ombre de Filip Dewinter, islamophobe de dimension XXL, et qui entend bien, lui,  « que le Belang reste le Belang », même si c’est pour agoniser à 2% des voix.
Van Grieken peut-il se défaire de Dewinter, le « Le Pen de chez Aldi »? Rien n’est moins sûr.



Jean-Marie Dedecker, le come-back?


Mais c’est ici que revient soudain dans le paysage flamand une tête bien connue des francophones: celle de l’ancien entraîneur de l'équipe nationale belge de judo, Jean-Marie Dedecker.  Dont la carrière politique ressemble à une succession de prises de judo. Après avoir été sympathisant socialiste, l’homme devient, plusieurs années durant, un personnage important chez les libéraux flamands. Sénateur, il fut même candidat à la présidence de l’Open VLD contre Bart Somers avec 38,5% des voix. Avant d’entrer en conflit ouvert avec le VLD pour avoir prôné l’assouplissement du « cordon sanitaire » qui met le Vlaams Belang à l’écart de tout niveau de pouvoir.
Pour la petite histoire, si le Belang a pu se targuer un jour d’avoir un échevin, c’est parce qu’un CD&V déjà nommé avait trouvé bon de jouer les transfuges vers l’extrême-droite. Et tous les analistes francophones qui, avant les élections communales de 2012, prédisaient l’apocalypse d’ alliances Belang-N-VA se sont trompés: à la N-VA on déteste le Belang et on ne rêve que de le faire disparaître des Parlements. La N-VA a refusé toute alliance avec le Belang et tout membre tenté par un rapprochement aurait été illico exclu.
S’ensuit à l’époque, on est en 2006, un moment politique rocambolesque: Bart De Wever adoube Jean-Marie Dedecker à la N-VA  mais l’épisode s’effondre vite.  D’une part, parce que le CD&V- à l’époque en cartel avec la N-VA- menace carrément, devant ce transfert, de rompre l'accord qui les lie. D’autre part parce que bon nombre de N-VA  étaient eux-même hostiles, à commencer par Geert Bourgeois (fondateur de la N-VA). Qui entendait bel et bien rester l’homme fort de la N-VA en Flandre Occidentale et se sentait menacé par la popularité de Jean-Marie Dedecker. Un personnage populiste dont un des traits de caractère est assurément la totale indiscipline de parti, se fichant comme des stratégies supérieures comme de son premier judogi (tenue de judo). C’est ainsi qu’en 2002, Dedecker, autorisé à visiter les prisons de par sa qualité de sénateur, avait fait scandale chez les libéraux en faisant entrer un journaliste de VTM dans la cellule de Marc Dutroux…

Le triomphe éphémère du LDD

Seule solution pour un tel personnage: créer son propre parti. Ce qu’il fait en 2007 avec la  Liste Dedecker, (LDD) carrément basée sur son nom. Amusant: son slogan électoral est le « bon sens », une formule qui sera repiquée en 2014 tant par le CDH Melchior Wathelet que par le MR. En tout cas, son karma est excellent:  devenu un temps la personnalité politique la plus populaire en Flandre, Dedecker le confédéraliste décroche pas moins de 5 sièges à la Chambre et un siège au Sénat ancienne formule.
Mais, expansion de la N-VA aidant, le déclin est soudain. Même si , en 2009, la LDD recueille encore 313.176 voix en Flandre, soit largement plus que les Ecolos de Groen.
Dedecker déprime, donne des interviews toutes plus désabusées les unes que les autres, fait le tour du monde avec son petit fils.  Et depuis mai 2014 la LDD n’est plus représentée au Parlement.
Or, on peut considérer que le parti de Dedecker était le seul à incarner une alternative socio économique ET institutionnelle vraiment concurrentielle pour la N-VA.
Avec des nuances: d’abord, le belanger Tom Van Grieken est voué à être ratatiné dans tout débat télévisé avec Bart De Wever, maître debatter s’il en est. Ensuite des personnages comme Jan Jambon seront suffisamment attractifs longtemps pour un certain électorat N-VA très à droite, très nationaliste.

Forza Flandria

C’est cette conjonction de situations qui fait que la Flandre nationaliste agite soudain à nouveau, en ce printemps 2015, l’idée de la création d’un mouvement « Forza Flandria ».
Entendez que Jean Marie De Decker, qui annonce son retour pour 2019, et le Belang de Tom Van Grieken pourraient unir leurs forces, notamment financières, pour un cartel qui serait socio-économiquement plus à droite que la N-VA et se présenterait institutionnellement comme moins « passif » que la N-VA actuelle.
Y a-t-il un électorat pour cela en Flandre?
Le projet Forza Flandrin postulerait de sauter aussi à tout le moins pas mal d’obstacles. Pour le Belang, se défaire de l’encombrant Dewinter. Et atténuer suffisamment son discours sur l’immigration pour que Jean Marie Dedecker puisse les rejoindre dans un tel projet Forza Flandria . Et y apporter tout à la fois sa crédibilité socio-économique ET son tempérament incontrôlable, obstacle notable même pour des militants d’extrême-droite.
En tout cas, si un cartel Forza Flandria est, certes, un peu moins improbable que cette autre légende urbaine qu’est la création d’un cartel Groen-Spa, il a de bonnes chances de rester le monstre du Loch Ness de la politique flamande.

Michel HENRION