Raser gratis ? Cette expression viendrait d'un barbier qui avait placé jadis une pancarte proclamant ladite formule…Mais notre artisan, tout aussi fûté que près de ses sous, l'y laissait tous les jours. Par conséquent, le naïf qui, le lendemain du jour où il avait vu la pancarte pub, venait se faire raser ou couper les cheveux et qui s'étonnait de devoir quand même payer, s'entendait répondre : "Oui, mais il y a écrit que c'est demain que c'est gratuit !". Aujourd’hui encore, notamment en politique, les promesses des personnalités en vue n'engagent que ceux qui les écoutent sans faire appel à leur libre-examen…Ce n’est pas le cas ici. Où on s'efforce plutôt de manier le mot à couper la langue de bois .

mercredi 1 juillet 2015

PTB et MR se rejoignent pour prendre le PS en tenaille (MBelgiqueHebdo du 19/6/15)

David Pestieau, le vrai N°2 FR du PTB.
La sémantique politique a aussi ses modes. Pour l’heure, le mot-bateau tendance c’est « décomplexé ». Du côté de la N-VA et des partis libéraux, d’aucuns parlent volontiers d’une « droite décomplexée ». Qui, de fait, avec la #Suédoise, assume volontiers une vraie rupture de style et une toute autre manière de faire de la politique en Belgique.
A gauche, l’expression est bizarrement utilisée tant par le social-démocrate PS français (J-C Cambadélis, Premier secrétaire, en a même fait un gimmick) que par… le PTB, son président national réinstallé Peter Mertens psalmodiant l’expression jusqu’à l’incantation. Décomplexé de quoi? De quel complexe psy? On ne sait pas trop: mais la formule est dans l’air du temps médiapolitique. Et vient bien à point à un parti qui a curieusement pleinement fait sienne la réplique-culte de feu l’acteur Charles Denner dans « L’aventure, c’est l’aventure »: « La politique, c’est du show-business ».
Car le PTB, l'une des rares organisations marxistes-léninistes d'origine maoiste à avoir survécu à tous les bouleversements de l'histoire depuis les années ’60, a plus que jamais une volonté frappante: celle d’exceller dans la communication politique. Une stratégie externe très délibérée, très calculée, décidée il y a bien des années déjà, appliquée depuis avec minutie. La tactique externe érigée, comme l’a écrit en son temps un des stratèges du mouvement, en « art politique ».
On en a encore eu la démonstration, l’autre week end, au neuvième Congrès du PTB -PvdA. Le premier depuis …sept ans. (la norme est peu prenante: un congrès tous les cinq ans). Qui a proclamé médiatiquement avoir réélu son président, Peter Mertens, par 93,9% des voix. Ce qui, en com’, fait apparemment très démocratique, genre suffrage direct des membres. Le léger hic, c’est que, en réalité, c’est toujours le Comité National -soit les vieux de la vieille entre eux- qui propose le nom du Président, lequel est ensuite juste avalisé par le vote des délégués. Bref, c’est pas demain la veille qu’une proposition contraire à celle de l’appareil y serait adoptée.« C’est la démocratie du consensus! », comme nous le dit Raoul Hedebouw. Bref, pas une structure pas encore vraiment décomplexée.

Le pétébé des Inconnus

Ne dites d’ailleurs jamais à un francophone lambda que Hedebouw n’est pas le président du PTB: il ne vous croirait pas. C’est que en Wallonie et à Bruxelles, on ignore quasi tout de Peter Mertens, l’anversois, dauphin de feu Ludo Martens, le père fondateur d’Amada  (Alle Macht Aan De Arbeiders: Tout le Pouvoir aux Ouvriers) et ensuite du PTB/PVDA.  Qui s’opposaient, à l’époque,  tout à la fois à l'impérialisme américain et au "social-impérialisme" soviétique tout en appelant à renforcer l’OTAN. Si.
Tout au plus certains connaissent-ils Peter Mertens comme l’auteur de « Comment osent-ils »?, grand best-seller de l’édition en Flandre et traduit en français.
A l’inverse, ne parlez jamais à un néerlandophone lambda de Raoul Hedebouw: seuls les flamands qui suivent la politique et les travaux parlementaires de près le connaissent. En Flandre, dès qu’une caméra s’intéresse au PTB-PvdA, c’est Peter Mertens qui débarque, même s’il n’est pas parlementaire.
Cette incarnation très différenciée est délibérée: de chaque côté de la frontière linguistique, le but était de personnaliser fortement le PTB, notamment dans les relations avec la presse et les médias. Le fiston du séminariste flamand venu  éduquer la classe ouvrière wallonne maîtrise à merveille tous les codes de com’, jusqu’à fréquenter le très patronal Cercle de Lorraine ou se faire applaudir par un public plutôt huppé à une remise de Lobby Awards. Jusqu’à être très conservateur sur les questions de société lorsqu’il prend le pouls d’une certaine opinion publique. (Michèle Martin hébergée chez l’ex-juge Christian Panier « qui ne peut plus être candidat PTB ».

Le très discret homme fort

Raoul Hedebouw c’est le type qui se la joue sympa et qui a patiemment tissé un fort réseau dans les médias, ou certains acteurs se transforment même parfois en sympathisants.
Comme le note un membre du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, cela commence à  parfois poser question.
« Pourquoi, dit-il, une telle présence de l’extrême-gauche? La droite extrême du Parti Populaire n’est pas ma tasse de thé mais cette formation a également un élu à la Chambre et sa présence est, elle, totalement congrue. Pourquoi Hedebouw est-il à ce point mis en avant avec 30.000 voix de plus que Modrikamen? » (ndlr: 132.943 voix PTB contre 102.581 au PP)
Pourtant, n’hésitez pas à relever devant le simple porte-parole qu’est Raoul Hedebouw que, assez discrètement, le PTB s’est doté d’un vice-président francophone en la personne de David Pestieau, directeur du Centre d’Etudes et le véritable homme fort des coulisses francophones du PTB.  Raoul Hedebouw n’en sera nullement complexé: il connaît, lui, les règles du jeu interne.
Il n’est pas le N° 2 du parti mais il sait parfaitement jouer de son nouveau rôle de député fédéral, même si le parlementarisme est tout, sauf la tasse de thé de la doctrine PTB. Exemple récent: dès que le pétébiste a humé que le débat nucléaire entre l’Ecolo Jean-Marc Nollet le la ministre Marie-Christine Marghem commençait à passionner opinion et médias, l’homme s’est médiatiquement pointé dans une Commission qui ne le passionnait d’évidence guère jusque là…

Le jackpot du financement public


Grande conquête des élections de mai 2014, avec deux députés fédéraux, le PTB a, à son tour, touché le bingo du financement public des partis. « Autour du million d’euros », comme nous l’a confirmé Hedebouw lui-même. Avec, en Commission ad hoc, une sérieuse controverse: le PTB peut-il faire valoir, peut-il transformer les voix flamandes du PvdA en subsides sonnants et trébuchants?
C’est tout le problème de ce parti, qui se veut national, mais se présente sous des labels différents au Nord (Partij voor de Aarbeid) et au Sud. (Parti du Travail de Belgique) Et ne met pas forcément en avant les mêmes points de son programme. Comme par exemple le point qui prône rien de moins que la refédéralisation de l’Enseignement, comme au bon vieux temps du Ministère de l’Education Nationale.
Bref, le truc que même les micro-partis les plus belgicains hésiteraient à mettre sur papier, tant l’idée est saugrenue dans un Etat fédéraliste cautionné par la Monarchie. En Flandre, il faudrait d’ailleurs se lever tôt avant d’entendre Peter Mertens s’exprimer sur ce point:  le PvdA fait plutôt peu référence au « sentiment belge » en Flandre.
Par contre, le PTB a fait de la région liégeoise un de ses terrains d’action préférés: mais son programme belgicain a de quoi faire se retourner dans sa tombe feu André Renard.
C’est l’une des critiques les moins courantes vis à vis du PTB mais comme le dit un syndicaliste wallon de premier plan: « Par son belgicisme forcené, dans quelle mesure ce parti ne contribue-t-il pas à la démoralisation du peuple wallon? «
Avec ses deux  députés fédéraux (très médiatiques), ses deux  députés wallons (pas très actifs), ses deux  bruxellois, (pas très visibles) le PTB a plutôt réussi  son test électoral de mai 2014, (132.943 voix) surtout en se présentant sous une très momentanée étiquette d’ouverture:  le label PTBGo. Le Go étant, le scrutin passé, vite oublié, les petits alliés faiseurs de voix (sans eux, le député Marco Van Hees n’aurait, dit-on, probablement pas été élu) étant vite renvoyés à leur destin. On vous épargne les micro-conflits qui passionnent tout le petit monde de l’ultra-gauche, mais le Comac (entendez le mouvement des jeunes du PTB) se méfiait par exemple comme de la peste du succès, dans les milieux étudiants, du dynamisme du PSL-LSP trotskiste.

Pas d’élus parlementaires au Nord

 Le grand problème stratégique des pétébistes, c’est que l’émergence est à deux vitesses. C’est un comble pour un parti créé jadis à Anvers, mais les résultats électoraux sont pour le moins très différents au Nord (118.333 voix en 2014 et pas d’élus) et au Sud (132.943 voix soit 5,5% ). Et ce malgré tous les efforts déployés par les marxistes, surtout à Anvers. A tel point que, faute de moyens, ils ont, du coup, négligé le reste de la Flandre.
Mais la vraie explication est sans doute ailleurs. La clé de la montée du PTB en Wallonie est sociologique: comme l’a relevé le Cevipol (ULB), les électeurs du PTB sont majoritairement, et nettement, des « pessimistes ». Le PTB réalise ainsi ses meilleures performances parmi les demandeurs d’emploi  et les bénéficiaires d’un revenu d’insertion (10,4 %) ainsi que chez les ouvriers (8,3 %). Hedebouw  persuade davantage parmi les détenteurs d’un diplôme secondaire inférieur professionnel (9 %), secondaire supérieur professionnel (7,8 %) et primaire (7,4%)
Un public-cible pour le PTB dont la com met sans cesse en avant un côté « parti anti-systême. » Or, en Flandre, la situation est pour le moins très différente: la toute puissante N-VA y cultive déjà elle-même ce même aspect anti-establishment, le solde du Vlaams Belang y ajoutant le racisme.
Et ce n’est pas tout: à gauche les écolos flamands de Groen se montrent, eux aussi, volontiers anti-establishment, tout en développant un programme qui se veut positif. C’est donc Groen qui capte plutôt la sympathie des électeurs décus par les socialistes flamands jugés trop « blairistes » sous les présidences d’une Caroline Gennez ou celle, assez cata, d’un Bruno Tobback. On verra d’ici peu le ton que John Crombez, à qui on prête de grandes qualités, donnera à l’opposition d’un parti clairement social-démocrate. Le PTB se heurte en fait à deux freins en Flandre: contrairement à la Wallonie, on y perçoit davantage son profil marxiste et l’on y franchit moins vite le pas vers le « communisme marxiste-léniniste light ».

Le PS pris en tenaille

C’est sans doute une bonne part d’explication aux problèmes du PS, pour la première fois critiqué sur deux fronts. Par le MR sur sa droite (qui développe l’image du PS « ringard » ou « archaïque », c’est selon) et par le PTB sur sa gauche (les « traîtres sociaux-démocrates »). Puisque les pétébistes sont grands amateurs de réseaux sociaux, qui se retweetent sans cesse les uns les autres,  il suffit de remonter le fil des tweets de @RaoulHedebouw ou d’autres acteurs majeurs du parti. Les « méchants », ce sont aussi bien le gouvernement #Suédois que le PS, celui-ci étant clairement le plus visé.
Cela évoque ce grand lecteur de Mazarin, ce manoeuvrier machiavélique de génie qu’était François Mitterrand. Qui avait,  dans les années ’80, déstabilisé la droite française (RPR, UDF) en prêtant beaucoup d’attention au Front National. D’abord en appelant curieusement l'attention des responsables des chaînes télé de l’époque sur les manquements d’antenne dont Jean-Marie Le Pen aurait été la victime . Ensuite, en instaurant la proportionnelle et en faisant élire 35 députés du Front national pour affaiblir son ennemi principal. « La crise du PS c’est en partie cela, constate ce parlementaire socialiste. Deux camps théoriquement opposés s’allient désormais pour décrire le PS comme un parti atroce… Ce n’est pas pour rien si Charles Michel met en avant l’opposition PTB et si le PTB, à son congrès, met en avant les propos du Premier Ministre . L’électorat MR n’aime pas qu’on agite la loi de la rue chère au PTB, mais il y a parfois comme une alliance MR-PTB pour s’en prendre au PS . Si le PTB est à 10% en 2019, oubliez toute coalition de centre-gauche».

La cuisine et le restaurant

Si on censurait les livres en Belgique- comme dans ces pays amis que furent le Laos, le Vietnam, l’Albanie, la Chine et Cuba- on ne doute pas que l’étude (1) assez polémique que le politologue Pascal Delwit a consacré l’an dernier au PTB aurait de bonnes chances d’être Anastasiée… Le politologue y expliquait patiemment, documents ou témoignages à l'appui, pourquoi les sympathisants et même les membres du PTB -qui fonctionnent à l'indignation et à la dénonciation des injustices- "n'ont pas une vraie idée de l'identité réelle du parti ou de la voie qu'il promeut ».Les recherches de Pascal Delwit débouchaient sur cette conclusion"qu'une double ligne était désormais opératoire au PTB : la ligne interne -la "cuisine"- où, dans l'entre-soi, l'avenir du marxisme-léninisme est débattu et rêvé, et une ligne externe -la "salle de restaurant"- ou le PTB se donne à voir comme "un gentil parti social-démocrate réformateur". Peu de Marx, Engels ou Lénine dans le propos, encore moins de Staline ou de Mao. Pour le PTB, constatait Delwit, l'enjeu est de ne parler que de "sa salle de restaurant ». Sur les principes, son appartenance au mouvement communiste international, le PTB est inébranlable mais, au jour le jour, le mot d'ordre est à la souplesse. Il y a le "quartier général révolutionnaire" en cercle clos, mais, en externe, il convient d'être beaucoup "plus souple" et ouvert. Certes, Lénine prônait déjà "la fermeté dans les principes et la souplesse dans la tactique" mais cette double facette est devenue aujourd'hui, relevait Delwit, une donnée presque identitaire du PTB. En interne, le PTB ne cache nullement son essence marxiste-léniniste et la proclame fièrement à l'étranger et dans les séminaires communistes internationaux".

Pas un parti de rassemblement

Rien, en dehors de la com, ne semble avoir fortement démenti le fond de l’analyse (controversée) du politologue de l’ULB lors de ce dernier congrès finalement superlight, au delà d’innombrables débats préparatoires parfois très agités..
«  Ce qu’il faut bien comprendre, relève un fin connaisseur des dédales de l’extrême-gauche, c’est que le PTB n’est nullement un parti de rassemblement de la gauche. Pas question que d’autres leur fassent de l’ombre. Le PTB, ça n’a rien à voir avec Podemos ou Syriza. En Grèce, le PTB a toujours soutenu le KKE, les communistes grecs, pas Tsipras. Il ne faut pas s’y tromper: dans l’optique du PTB, si la Grèce sortait de la zone euro, ce ne serait pas pour relancer le pays, mais juste pour y instaurer une toute nouvelle expérience socialiste de type cubain ou autre… Ce n’est pas demain la veille que l’on condamnera l ‘exploitation des travailleurs chinois . Bref, on peut s’interroger si tout leur discours de rupture avec l’austérité est vraiment progressiste… »
Certes, le PTB vient de se doter d’un nouveau logo multicolore, de verdir son étoile communisante. Toujours le marketing.
«  Mais au fond, poursuit notre interlocuteur,  il y a un aspect très Corée du Nord dans les structures du parti. Le pouvoir est repris par les enfants de la nomenklatura dans un phénomène de reproduction des élites. Les fils du professeur de physique  Jean Pestieau  occupent ainsi à eux deux une large part du vrai pouvoir. L’un est désormais  vice-président et l’autre en charge d’un autre poste-clé: les relations avec les syndicats, qu’il s’agit évidemment d’infilter, comme aux TEC de Charleroi ».  Des relations avec les syndicats parfois très houleuses, comme ce jour de l’an 2000 ou deux cents militants déchaînés du PTB avaient carrément et brutalement envahi le siège central de la FGTB, qui dut recourir…à la police.
Le PTB était déjà, comme on dit,  très décomplexé.

Michel HENRION





mardi 30 juin 2015

LE TAX-SHIFT POUR LES NULS (MBelgique Hebdo/ juin 2015)

« Je ne vais tout de même pas, au prochain Gordel, endosser un t-shirt proclamant « Le tax-shift maintenant! «  comme je l’ai fait jadis pour réclamer la scission de BHV », s’exclamait l’autre jour le CD&V  Eric Van Rompuy, président de la Commission des Finances de la Chambre.
Pourtant, il y a un indéniable point commun entre les dossiers « Tax Shift et « BHV »: tous deux ont fleuri à la « Une » des médias mais le grand public n’y entrave que pouic hermétique.
Les mots ont théoriquement un sens.
Sauf d’évidence en politique. L’expression « tax shift », importée du monde anglo-saxon, est totalement abstraite.
Pire: c’est un piège médiapolitique dans la mesure ou, en bonus, la rue de la Loi multiplie les ambiguïtés, les interprétations fluctuantes, les confusions, les contradictions.
Tout est issu d’un constat peu contesté, présent en toutes lettres dans la déclaration gouvernementale : « La pression fiscale et parafiscale globale, y lit-on, est non seulement très  élevée  en  Belgique mais en outre,  la  répartition est  déséquilibrée entre les revenus du travail et  les autres revenus». Pas faux, puisque notre pays est carrément le troisième pays le plus taxé de l’OCDE avec une pression fiscale de 44,6% du PIB contre une moyenne de 34,1%. (2013) Mais lorsqu’on se penche sur la structure de l’impôt, oups, une évidence: chez nous on taxe davantage les revenus des personnes physique que les bénéfices des sociétés.
Loin déjà d’être d’accord sur les solutions mais pressés d’annoncer au bon peuple la naissance de la #Suédoise, les négociateurs N-VA, CD&V, OVLD et MR convinrent juste d’un texte
un brin flou passe-partout. A savoir que (là on va citer in extenso, en toute conscience du risque somniférique) « le  gouvernement  maîtrisera   les   dépenses   et mettra en oeuvre un glissement fiscal et parafiscal ("tax shift") pour financer une  réduction  substantielle  des  charges,  de  manière  à diminuer les charges fiscales et parafiscales sur le travail ». (fin de citation)
Pour faire simple: les recettes de l’Etat restent kif, mais tandis qu’on
baisse des impôts d’un côté on en augmente forcément d’autres pour compenser. Capito?
vous voyez, c’est tout simple, le « tax shift », au delà du jargon.
Le hic, c’est que Kris Peeters et Charles Michel auraient peut-être dû, à l’époque, prolonger de quelques jours leur mission d’informateurs histoire de se mettre davantage d’accord entre partis sur les modalités d’exécution de ce fameux tax-shift, que nul n’imaginait à l’époque voué à un tel hype médiapolitique.

Le Concours Lépine du CD&V

Lorsque le Front Commun Syndical FGTB-CSC-CGSLB (syndicat libéral) a réussi sa manifestation nationale du 6 novembre dernier (120.000 travailleurs fâchés, dont -surprise-la moitié de flamands), le CD&V de Kris Peeters et Wouter Beke- qui n’oublient jamais de ménager le poids du pilier syndical chrétien- se sont mis à agiter triomphalement le «drapeau du « tax shift » (le grand glissement fiscal) comme s’ils venaient de conquérir Iwo Jima. Comme un symbole d’une certaine équité. « Oui, ami travailleur , désolé de te faire avaler le saut d’index mais reste cool, on va voir ce que l’on va voir: le capital va itou devoir y passer. »
En fait, c’est le CD&V -le seul parti du gouvernement Michel à avoir une « aile gauche »- qui a, en quelque sorte, littéralement inventé le « tax shift ». Tout comme Louis Lépine avait inventé en son temps (1897) le sifflet à roulettes et les chiens-sauveteurs.
Ici, il s’agissait de sauver la face à Marc Leemans, le puissant leader flamand des syndicats chrétiens. De distancier son organisation de cet empêcheur de tourner en rond, de ce fétichiste de la concertation sociale qu’est Marc Goblet, le très stratège secrétaire général de la FGTB/ABVV.
C’est le temps de la métamorphose de Kris Peeters: on ne reconnaît plus l’ex boss patronal de l’Unizo (PME flamandes) qui, soudain, devient quasi  militant syndicaliste. Pour faire simple, le stratégie, la vision social-chrétienne est d’estimer que le « tax shift » (glissement fiscal) se doit d’être un contrepoids  pour les « mesures asociales » que les syndicats ont dû avaler.
Wouter Beke, vrai boss incontesté du CD&V, l’a encore martelé l’autre jour à la VRT: « Mettez-vous bien dans la tête, a-t-il dit en substance, que le tax-shift est dans la Bible gouvernementale » et « qu’il s’agit de répondre au sentiment d’injustice sociale ». Bref, augmentons, notamment, la taxation sur le capital et, de préférence, pas touche à la Sécurité Sociale.  Car ça, cela ferait encore mauvais effet pour un CD&V proche du monde syndical du Nord et qui se veut le « visage social » (le truc a l’air ne pas trop mal fonctionner) des meuchantes tribus #suédoises.
Le hic, c’est que tant du côté des libéraux de l’Open VLD que des nationalistes N-VA de Bart De Wever le « tax shift » est vu comme tout, sauf une compensation pour les mesures qui suscitent l’ire du Front Commun syndical.  Comme souvent, le parti de Gwendolyn Rutten n’est pas forcément très clair: on y rêve toujours d’une réduction de la taxation sur le travail en réduisant « le coût de l’Etat ». Comment? L’OpenVLD ne le sait pas trop lui-même.
Le discours de N-VA, va lui encore plus loin. Hendrik Vuye, le chef de groupe N-VA à la Chambre, a fixé une des pistes importante des nationalistes: «  Il faut mettre sur la table le fonctionnement et l’organisation de la Sécurité sociale. » Olé, l’inverse exact du CD&V.

Reglobaliser les revenus comme jadis


En fait, on voit se dessiner plusieurs phénomènes:
-Les politiques se méfient des réactions de l’opinion publique. Le ministre des Finances N-VA, Johan Van Overtveldt, a évoqué l’idée d’une péréquation cadastrale. De Wever a illico tué l’idée dans l’oeuf. Sans doute se souvenait-il que le dernier Ministre des Finances à avoir voulu cela il y a des lustres (Gaston Geens) y  perdit, face à l’impopularité du système, tout espoir de carrière fédérale et fut relégué au niveau de l’Exécutif flamand.
-Certains politiques, certains économistes, comme le libéral Bruno Colmant, ne voient comme vraie solution que d’en revenir à l’esprit de la réforme fiscale de 1962. Qui globalisait simplement TOUS les revenus, du travail et du capital. « On va immanquablement, dit-il,
-l’objectif du « tax shift » en devient aujourd’hui presque flou, peu clair, voire indéterminé, tant les buts affichés par les partis de coalition sont sensiblement différents.
-les tabous des partis s’additionnent à un rythme fou au fil des interviews.
Le scénario d’une taxe sur la consommation, via la TVA? « Pas question, dit la N-VA. Cette piste augmenterait immanquablement la facture de certains citoyens, comme les pensionnés ».
Taxer le capital (c’est somme toute assez faible en Belgique et surtout mal fichu): multiples vetos. Taxer  les plus values? (un truc d’application dans bon nombre pays d’Europe, là où la Belgique est un des rares pays à ne rien faire) Ouhlala, vous n’y pensez pas, s’écrient d’autres.
Le comble: le président du Voka (le puissant patronat flamand) en arrive proclamer que le « tax-shift » est, à ses yeux, totalement inutile.
Question du jour: Bart De Wever va-t-il un jour prochain adopter le même point de vue?  Cela n’étonnerait guère.

Vuye: « On impose la flamandisation du niveau belge »

Il faut évidemment relativiser cette pluie de vetos, même si elle tourne drache. C’est classique dans le jeu politique que, avant tout grand pow-wow, chacun y aille de sa musclette.
De même qu’il faut toujours se méfier des récits médiatiques pessimistes qui vous martèlent que « la baudruche du tax-shift s’est dégonflée ».  C’est une ficelle de com’ assez récente mais ingénieuse: les médias vous martèlent que tout est voué à l’impossible et, soudain, un lapin sort triomphant du chapeau. Peu importe alors qu’il soit miteux ou efflanqué: comme personne n’y croyait plus, le tour de magie politique passe la rampe. Les Carambars de la com peuvent faire parfois avaler n’importe quoi.
Marc Coucke, l’ex CEO médiatique d’Omega Pharma, n’a cependant pas tort lorsqu’il commente: « Avec le tax-shift, Charles Michel est dans un nid de serpents dans lequel il doit trouver son chemin ». Et d’y aller d’une plus value : » La Belgique a retrouvé ses vieux démons qui sont partout ». De fait lorsque le N-VA Hendrik Vuye, en marge du « tax shift » déclare (on cite): »On assiste à une flamandisation du niveau belge. On lui impose la politique libérale N-VA et des autres partis flamands », on ne peut pas dire qu’il appuie vraiment le Premier Ministre.

Des marges de manoeuvre réduites

Ce qui est bien réel, ce sont aussi certaines réalités économiques.
On peut comprendre l’extrême prudence de d’aucuns sur le fait de modifier des taux de TVA: au moment ou la machine économique se relance, au moment ou la consommation semble redémarrer, peut-on prendre le risque de tout casser par une erreur d’appréciation? (le problème du saumon fumé à 6%, si souvent évoqué par des économistes en chambre qui ignorent qu’il s’agit  depuis lurette d’un  produit d’appel d’Aldi ou Lidl, n’apparaît pas vital)
« Cette piste, a dit Veerle Wauters de la N-VA,  augmentera immanquablement la facture de certains citoyens, comme les pensionnés. Il faudra donc trouver un autre mécanisme pour gommer cette hausse de la fiscalité. »
C’est pourquoi la rue de la Loi bruisse sans cesse de rumeurs: introduire un nouveau taux (8%), aménager des glissements socialement acceptables (luxe de 21% a 22% mais déductions pour des produits basiques pour les plus démunis?-
Taxer les comportements polluants pour modifier les comportements? Dès lors que De Wever n’entend pas toucher à ce scandale très belge que sont les voitures de société,  bye bye . On se contentera donc -c’est une quasi certitude- d’accises sur le diesel..
Et comme, de toute manière, les compétences d’environnement sont plutôt régionalisées, la marge de manoeuvre  est, là aussi, forcément réduite.
Le patrimoine? Le précompte mobilier? La taxation du capital? Même opposition de la N-VA et des libéraux flamands.  Oh, De Wever serait bien disposé à céder de quoi faire illusion, genre « taxe- Caïman controversée  sur les diamantaires » mais certainement pas un grand trophée de gauche.
Ici, aussi, vu l’état des tabous, marge de manoeuvre faiblarde.
« Lorsqu'on recense les jalons des différents partis, dit l’économiste Bruno Colmant,  on en résume la surface à un territoire millimétrique : pas d'impôt sur le capital, ni sur les plus-values, ni sur l'immobilier, ni les voitures de sociétés. Pas question non plus d'augmenter la dernière tranche d'imposition marginale qui serait pourtant la seule manière d'augmenter le minimum non
 imposable. .»
Bizarre comme constat,  au moment ou le  directeur  du Centre  de  politique  fiscale  de  l’OCDE n’y va pas de main morte lorsqu'il  pointe la  « situation  aberrante  de  la  Belgique:  le  capital  n'y est pas taxé, tandis que le travail y est surtaxé ».
Le Premier Ministre y est encore allé d’une déclaration optimiste de plus: « Nous prévoyons un accord pour l’été avec trois  sources  de  revenus  qui permettraient  de  faire  baisser  l'impôt  sur  le  travail: la consommation, l'environnement et les revenus du capital. Le gouvernement ne sera pas déstabilisé ou divisé:  il est déterminé à réussir’. Olé.


CD&V et OVLD n’aideront pas la N-VA


La pièce se jouera en tout essentiellement entre partis du Nord, même si on connaît la créativité dont peut faire preuve, en conclave, un Didier Reynders, qui n’oublie jamais qu’il fut ministre des Finances. Contrairement  à ce qu’on pense souvent du côté francophone, c’est la N-VA qui pourrait aller le plus loin dans la conciliation pour dégager un consensus. Mine de rien, elle a plein de pistes diverses en stock.
  Si OpenVLD et N-VA se trouvent idéologiquement assez proches  l'un de l'autre (centre-droit) pour ce qui est du « tax shift », on peut cependant penser que ce seront probablement CD&V et VLD qui se trouveront. Pourquoi? Ben,  parce qu'ils veulent tout les deux éviter que la fameuse force du changement de Bart De Wever  (De kracht van de verandering) ne se matérialise par trop.
 Ne pas perdre de vue que si le CD&V s’est allié avec la N-VA dans ce gouvernement #suédois c’est non seulement parce qu’il était un brin fatigué du PS, mais aussi parce que Wouter Beke espère toujours arriver à étouffer un jour la N-VA.
De plus, CD&V et VLD, qui savent que le grand  virage socio-éco de De Wever vise leurs électeurs, auront peut-être comme une légère envie de neutraliser la N-VA dans ce débat.Tant pour des raisons économiques que politiques-le « goodwill » ne sera pas automatiquement présent- le « tax shift » à venir a donc toutes les chances d’être plutôt modeste.
Mais, pour la N-VA, l’opération, pourrait  s’étaler sur plusieurs années. Avec l’hypothèse d’un « coup à jouer » juste avant les élections de 2019.
Quant au CD&V, le timing est pour lui plus important que le contenu. Le CD&V veut tout bonnement avoir un trophée à agiter devant le Mouvement Ouvrier Chrétien. Pouvoir afficher qu’il a obtenu un trophée avant cet événement pas mince que sera la nouvelle Manifestation Nationale du Front Commun prévue pour le 7 octobre, bougie rouge-verte-bleue pour l’anniv ‘ du gouvernement Michel.
Il faut en tout cas attentivement surveiller les faits et gestes de Kris Peeters, qui entend d’évidence  gagner la « bataille de la perception » dans un gouvernement positionné très au centre-droit.
Kris Peeters, même s’il vit mieux d’être relégué à un  second rôle, n’a pas renoncé à ses ambitions de Premier Ministre.  L’image du  visage social qui a tenu tête à la N-VA, c’est vraiment pas un mauvais profil à présenter aux électeurs de 2019.


Michel HENRION.





dimanche 28 juin 2015

Le retour de Forza Flandria, le monstre du Loch Ness flamand (J-M Dedecker et le Belang vont-ils s’allier pour récolter les déçus de la N-VA?) (M...Belgique 12/06/15)

L’autre dimanche, sur les petits écrans flamands, le spectacle était frappant: Wouter Beke (à la VRT) et Bart De Wever (chez VTM) rivalisaient d’évidence pour s’adjuger la sympathie du centre du sceptre politique du Nord.
Constat: avec son grand virage socio-économique, qui occupe quasi 90% de sa communication, la N-VA est donc devenue un parti de compromis.
Bonus: nul ne se hasarde plus guère, rue de la Loi, à dépeindre les ténors du parti nationaliste comme une bande d’inexpérimentés radicaux ou caractériels. Cela vaut tant pour le gouvernement fédéral que pour le Gouvernement flamand conduit par le N-VA Geert Bourgeois, qui s’est installé vite fait bien fait. Même Liesbeth Homans -l’éternelle complice de De Wever- qui était censée symboliser la « droite méchante », gère sans trop de soucis les indignations superficielles découlant de ses multiples compétences et décisions ministérielles. (l'Intérieur, le Logement, la lutte contre la Pauvreté en Flandre)
Malus: à l’instar de Bart Maddens, le politologue (KUL) le plus en vue dans les milieux nationalistes du Nord, nombre d’observateurs estiment qu’aux prochaines élections (2018 pour ce qui des communales et 2019 pour les fédérales-régionales), nombre d’électeurs pourraient être déçus du parcours N-VA.
Soit qu’ils jugent que De Wever ne s’est pas suffisamment positionné au centre-droit sur les dossiers socio-économiques. Soit qu’en bons nationalistes convaincus et militants, ils considèrent que la N-VA n’aura en rien fait avancer la cause de l’indépendance de la Flandre. Surtout si la campagne électorale des législatives devait se faire sur le thème #5moreyears (bref, un gouvernement Michel2 qui se contenterait à nouveau de gérer le seul  socio-économique)

Le Belang n’est pas mort


Bart De Wever a fait son analyse en toute connaissance de cause: il sait pertinemment bien qu’il va perdre, dans les isoloirs, une partie des « durs » du Vlaamse Belang.
Lequel n’est pas mort.
Même s’il a perdu au scrutin de mai 2014, au Parlement flamand, quinze parlementaires (il lui en reste à peine six); même s’il est passé de 628.000 électeurs en 2009 à quelque 249.000 en 2014.
Grandeur et décadence pour la formation d’extrême-droite qui, en 2004, était devenue la deuxième force politique du Nord avec rien de moins que 24,2% de l’électorat flamand.
C’est le grand phénomène politique de ces derniers temps en Flandre (et en politique belge): le million d’électeurs qui était, en quelque sorte, congelé derrière le « cordon sanitaire » s’est subitement dégelé. En quittant un parti non-démocratique (le Belang, ex Blok) pour un parti démocratique (en l’occurence la N-VA), ces électeurs là ont bousculé tous les repères, recomposant le paysage politique flamand. Et bousculant les  habitudes fédérales des partis.
Mais le Vlaamse Belang, c’est encore quelque 6% de l’électorat flamand, tant dans les urnes que dans les plus récents sondages. Un parti qui cherche à se refaire après la débandade de mai 2014. Notamment en se donnant le plus jeune président de parti du pays: Tom Van Grieken, 29 ans, de Mortsel.
Un président  dont tout l’ADN est clairement Belang mais qu’on dit aussi très sensible à la « real politik ». Bref, entendez que, pour regagner du terrain, pour récupérer les transfuges partis vers la N-VA, l’homme est ouvert aux évolutions, aux changements. Même s’ils
tiennent plus de la cosmétique que des convictions.

Un Belang plus « libéral »?

Cela étonnera assurément nombre de francophones, mais, en Flandre, le programme socio-économique (oh, on ne parle que de ces pages-là) du Belang est souvent jugé comme trop de centre-gauche. (c’est le prédécesseur de Van Grieken à la présidence du parti facho-nationaliste qui aurait un jour pondu vite fait ces idées socio-éco).
Bref, Van Grieken voudrait se positionner plus libéral, histoire, calcule-t-il, de profiter de l’espace que la N-VA pourrait laisser à sa droite en 2019 « si Michel1 continuait à si peu se différencier de Di Rupo ».
Dans le même esprit, le dénommé Van Grieken se voudrait aussi « moins radical » pour ce qui est de l’immigration, histoire d’adoucir le ton. Si c’est l’image à donner pour remonter dans les sondages, Van Grieken est clairement prêt à le payer.
Pour l’heure, ce n’est pas très visible. Dernière idée du Belang: les allochtones qui se trouvent déjà sur le sol belge doivent accepter que « la Flandre est leur nouvelle patrie » et il ne peut y avoir qu’une seule culture principale, à savoir « la culture flamande ».
Le Belang veut dès lors « dans le cadre de la procédure de demande de naturalisation que les immigrants signent une déclaration reprenant les principes de la laïcité, le droit à la libre expression et l’égalité entre les hommes et les femmes. »
Attention: il ne faut jamais sous-estimer l’influence du Belang sur la Flandre. Alexis Deswaef, le président de la Ligue des Droits de l'homme, estimait récemment  que les partis au gouvernement depuis 20 ans (socialistes, chrétiens-démocrates, libéraux, écolos et nationalistes flamands) ont repris et implémenté une grande partie du fameux «  programme en 70 points du Vlaams Blok « . Pourtant, c’est ce programme qui avait noué un cordon sanitaire autour du parti d'extrême droite.
Donc, la charte ‘anti-Charia » controversée du Belang pourrait fort bien, d’ici quelques années, être instaurée par d’autres partis.
Quoiqu’il en soit, un obstacle de taille se dresse sur la route du juvénile néo-président du Belang: l’ombre de Filip Dewinter, islamophobe de dimension XXL, et qui entend bien, lui,  « que le Belang reste le Belang », même si c’est pour agoniser à 2% des voix.
Van Grieken peut-il se défaire de Dewinter, le « Le Pen de chez Aldi »? Rien n’est moins sûr.



Jean-Marie Dedecker, le come-back?


Mais c’est ici que revient soudain dans le paysage flamand une tête bien connue des francophones: celle de l’ancien entraîneur de l'équipe nationale belge de judo, Jean-Marie Dedecker.  Dont la carrière politique ressemble à une succession de prises de judo. Après avoir été sympathisant socialiste, l’homme devient, plusieurs années durant, un personnage important chez les libéraux flamands. Sénateur, il fut même candidat à la présidence de l’Open VLD contre Bart Somers avec 38,5% des voix. Avant d’entrer en conflit ouvert avec le VLD pour avoir prôné l’assouplissement du « cordon sanitaire » qui met le Vlaams Belang à l’écart de tout niveau de pouvoir.
Pour la petite histoire, si le Belang a pu se targuer un jour d’avoir un échevin, c’est parce qu’un CD&V déjà nommé avait trouvé bon de jouer les transfuges vers l’extrême-droite. Et tous les analistes francophones qui, avant les élections communales de 2012, prédisaient l’apocalypse d’ alliances Belang-N-VA se sont trompés: à la N-VA on déteste le Belang et on ne rêve que de le faire disparaître des Parlements. La N-VA a refusé toute alliance avec le Belang et tout membre tenté par un rapprochement aurait été illico exclu.
S’ensuit à l’époque, on est en 2006, un moment politique rocambolesque: Bart De Wever adoube Jean-Marie Dedecker à la N-VA  mais l’épisode s’effondre vite.  D’une part, parce que le CD&V- à l’époque en cartel avec la N-VA- menace carrément, devant ce transfert, de rompre l'accord qui les lie. D’autre part parce que bon nombre de N-VA  étaient eux-même hostiles, à commencer par Geert Bourgeois (fondateur de la N-VA). Qui entendait bel et bien rester l’homme fort de la N-VA en Flandre Occidentale et se sentait menacé par la popularité de Jean-Marie Dedecker. Un personnage populiste dont un des traits de caractère est assurément la totale indiscipline de parti, se fichant comme des stratégies supérieures comme de son premier judogi (tenue de judo). C’est ainsi qu’en 2002, Dedecker, autorisé à visiter les prisons de par sa qualité de sénateur, avait fait scandale chez les libéraux en faisant entrer un journaliste de VTM dans la cellule de Marc Dutroux…

Le triomphe éphémère du LDD

Seule solution pour un tel personnage: créer son propre parti. Ce qu’il fait en 2007 avec la  Liste Dedecker, (LDD) carrément basée sur son nom. Amusant: son slogan électoral est le « bon sens », une formule qui sera repiquée en 2014 tant par le CDH Melchior Wathelet que par le MR. En tout cas, son karma est excellent:  devenu un temps la personnalité politique la plus populaire en Flandre, Dedecker le confédéraliste décroche pas moins de 5 sièges à la Chambre et un siège au Sénat ancienne formule.
Mais, expansion de la N-VA aidant, le déclin est soudain. Même si , en 2009, la LDD recueille encore 313.176 voix en Flandre, soit largement plus que les Ecolos de Groen.
Dedecker déprime, donne des interviews toutes plus désabusées les unes que les autres, fait le tour du monde avec son petit fils.  Et depuis mai 2014 la LDD n’est plus représentée au Parlement.
Or, on peut considérer que le parti de Dedecker était le seul à incarner une alternative socio économique ET institutionnelle vraiment concurrentielle pour la N-VA.
Avec des nuances: d’abord, le belanger Tom Van Grieken est voué à être ratatiné dans tout débat télévisé avec Bart De Wever, maître debatter s’il en est. Ensuite des personnages comme Jan Jambon seront suffisamment attractifs longtemps pour un certain électorat N-VA très à droite, très nationaliste.

Forza Flandria

C’est cette conjonction de situations qui fait que la Flandre nationaliste agite soudain à nouveau, en ce printemps 2015, l’idée de la création d’un mouvement « Forza Flandria ».
Entendez que Jean Marie De Decker, qui annonce son retour pour 2019, et le Belang de Tom Van Grieken pourraient unir leurs forces, notamment financières, pour un cartel qui serait socio-économiquement plus à droite que la N-VA et se présenterait institutionnellement comme moins « passif » que la N-VA actuelle.
Y a-t-il un électorat pour cela en Flandre?
Le projet Forza Flandrin postulerait de sauter aussi à tout le moins pas mal d’obstacles. Pour le Belang, se défaire de l’encombrant Dewinter. Et atténuer suffisamment son discours sur l’immigration pour que Jean Marie Dedecker puisse les rejoindre dans un tel projet Forza Flandria . Et y apporter tout à la fois sa crédibilité socio-économique ET son tempérament incontrôlable, obstacle notable même pour des militants d’extrême-droite.
En tout cas, si un cartel Forza Flandria est, certes, un peu moins improbable que cette autre légende urbaine qu’est la création d’un cartel Groen-Spa, il a de bonnes chances de rester le monstre du Loch Ness de la politique flamande.

Michel HENRION

mardi 9 juin 2015

Portrait d’un « tempérament »: Marie-Christine Marghem, l’ambigue. (MBelgique Hebdo du 29/5/15)

« Oh, excusez-moi de vous faire faux bond: c’est que j’ai écrasé un chat: et je suis toute bouleversée ». On est le soir des élections communales de 2006, à Tournai. Chez les socialistes locaux, on s’inquiète de la soudaine disparition-évaporation de Marie-Christine Marghem, l’échevine MCC-MR sortante théoriquement prête à signer un accord de majorité. En réalité, il n’y a de chat que dans un sac:  au même moment, elle tente en effet de nouer une tripartite alternative qui foirera, faute d’appui du cdh et des amis locaux… de l’écolo Jean-Marc Nollet. Résultat: colère du  PS local qui s’allia illico avec le cdh. Et l’ambigue Marie-Christine Marghem a dû patienter six ans avant de redevenir, en 2012, première échevine du nouveau bourgmestre PS Rudy Demotte.
L’anecdote fait encore sourire aujourd’hui le petit monde politique du Hainaut Occidental ou, quasi tous partis confondus, le tempérament de Marie-Christine Marghem -la « dure tête » comme on dit en Wallonie Picarde- inspire comme un parfum de méfiance. Les filets de notre enquête  dans la ville aux Cinq clochers ont d’ailleurs curieusement ramené, dans toutes les eaux politiques, même libérales, les mêmes mots. Marghem? Assurément de l’intelligence et de l’ambition à revendre, mais aussi un goût certain pour la manipulation, voire pour le mépris; de la désinvolture sur la connaissance des dossiers et, surtout, comme un talent presque maladif, un attrait constant pour la mensongite.

La méthode du suppositoire


Oh, on n’est pas naïfs:  puisqu’il convient de séduire le peuple, petits et gros mensonges font partie depuis toujours des moeurs politiques. Nombre de politiques considèrent d’ailleurs que les mensonges politiques sont des ruses carrément acceptables dès lors qu’il s’agit du bien public. Ce que Michel Rocard, lorsqu’il était à Matignon, appelait la «méthode du suppositoire ». La gamme du mensonge se décline ainsi avec d’infinies nuances. Dans le genre culotté, tantôt c’est un Berlusconi pour qui la politique s’apprenait à l’école du mensonge, tantôt c’est un Jérôme Cahuzac, ex-ministre socialiste français, qui nie ses comptes en Suisse avec un aplomb stupéfiant, le « mensonge droit dans les yeux ». Dans le genre plus orfèvre, d’autres sont habiles dans le brouillage, l’ambiguité, le demi-mensonge,  le travestissement de la réalité. Le succès du PTB est de cette dernière catégorie: un « rebranding » et de gentils nouveaux habits presque socio-démocrates pour une doctrine qui reste, jusqu’à nouvel ordre, d’essence très profondément marxiste-léniniste, avec Cuba pour référence principale.
La nouveauté de notre époque- ou le citoyen doit plus que jamais détecter les mensonges des récits médiatiques bidonnés- c’est que souvent, le menteur croit à son message. Il n’établit plus vraiment de distance entre ce qu’il dit et ce qu’il croit.
C’est l’usage, immodéré qu’autant injustifié, du mensonge public.

C’est un peu ce qui s’est passé ces dernières semaines en Commission quasi nucléaire de la Chambre. Ou la technique de l’avocate  Marghem a visiblement atteint ses limites politiques. Y aller à l’aplomb, au culot, à l’effet de manche, ça peut fonctionner souvent devant un juge, qui n’a pas forcément l’envie d’aller vérifier encore et encore ce que l’avocate affirme d’un ton tellement péremptoire. Ca marche quasi toujours devant un conseiller communal tournaisien qui n’a pas forcément le temps d’aller archéologiser les dossiers communaux.
Devant des parlementaires aguerris -ou simplement conscients que le noble rôle de l’opposition est de contrôler, de freiner l’éternelle tentation des majorités de passer en force- ça le fait moins.
«L’erreur avec Marghem est  généralement de croire qu’elle en fait alors qu’en réalité c’est  juste sa stratégie délibérée « commente un fin observateur libéral. « Mais ici, ajoute-t-il,  il y a un couac. Marghem n’a pas encore réalisé qu’elle était ministre, qu’elle n’était plus comme une parlementaire sur un plateau télé » commente notre informateur. « Face à l’offensive-guérilla de Jean-Marc Nollet (Ecolo) ou Kristof Calvo (Groen), ajoute-t-il, elle n’avait pas à les tourner sans cesse en dérision:. Il fallait juste leur répondre comme il sied à une ministre, surtout sur un dossier aussi sensible que le nucléaire. En gestionnaire, en leur livrant juste, comme il convenait, toutes les réponses techniques »
« Ce qu’il y a de plus surprenant, rajoute un membre éminent de la Commission de l’Economie, c’est qu’il lui arrive de mentir, pardon, de dire le contraire de la vérité, sans aucune raison apparente. Comme par plaisir. Comme s’il s’agissait d’une méthode ».
Le résultat est connu: cafouillages, contradictions, réécritures controversées, tronquage de textes juridiques, pirouettes polémiques de la ministre ont fini par énerver d’aucuns au CD&V ou à la N-VA. Et suscité de cruels commentaire des médias. Conséquence du capharnaüm; un « savon » qu’on nous dit, de très bonne source,  riche en bulles à l’avenue de la Toison d’or, siège du MR.

L’entêtée de Tournai


Pourtant, le « tempérament Marghem » ne surprend d’évidence pas grand monde à Tournai, lorsque nous y allons de notre fact-checking de terrain.
« Ici, on n’est pas étonné du tout », nous dit tout de go un habitué des conseils communaux. «  Je ne charge pas la barque mais Marghem, c’est quelqu’un qui -qu’elle soit en charge du Budget ou de l’Urbanisme- qui ne connaissait déjà pas vraiment ses dossiers. Ca a toujours été une vision plutôt superficielle. Et lorsqu’elle est contredite, lorsqu’elle est poussée, sur un dossier, dans ses derniers retranchements, elle n’avouera jamais ni son ignorance ni son erreur. Alors, elle toise les gens et ça peut même vire à la morgue, à un certain mépris.  Elle peut présenter un pensum insipide mais  l’agressivité de ses réponses fait souvent l’affaire»  
Un libéral qui la connaît bien ajoute: « Pour comprendre Marie-Christine, il faut se mettre en tête que si c’est une femme très intelligente c’est paradoxalement, une têtue. Mieux: une entêtée, qui a extrêmement peu le sens de la remise en question »

Oui, nous confie-t-on dans la cité scaldienne, « elle peut aller jusqu'à tripatouiller les dossiers pour finir par l’emporter. »
Bref, retient-on, Marie-Christine l’ambigue veut imposer son point de vue à tout prix, même quitte à être côté de ses pompes.
On ne sursaute donc plus de l’entendre arpenter les boules de gomme et reprocher à l’Ecolo Jean-Marc Nollet de « ne pas avoir assez développé l’électricité verte », ce qui est un argument pour le moins curieux au souvenir des grandes envolées du MR contre le grand éolien ou le photovoltaïque au Parlement wallon.
S’étonne-t-on de ce curieux trait de communication un chouia méprisant qui la pousse, au Grand Oral Le Soir-RTBF, à confesser qu’elle surnomme  l’Ecolo Nollet « Doel 1 » et le Groen Kristof Calvo « Doel2 »?  Rien de neuf sous le soleil, vous confesse-t-on à Tournai : l’échevin cdh Michel Leclerc a dû subir en son temps bien des jeux de mots potaches, genre « le clair obscur » ou le « clair voyant… ».
Même l’actuel bourgmestre ff de Tournai, Paul-Olivier Delannois, s’est vu traiter un jour, en pleine réunion, d’ « intellectuellement limité ». Pas très classe. « Limite vulgaire » s’exclame un élu social-chrétien.

Dissidence au MR


Dans le fond, Marie-Christine Marghem c’est l’histoire d’une ambition forcenée. « Elle s’assiérait sur la tête de tout le monde », nous lance-t-on avec l’accent de la région. « Aujourd’hui, il n’y a plus de MR à Tournai: c’est juste le parti de Marie-Christine Marghem ». Dont la personnalité, nous rappelle-t-on, a été jusqu’à provoquer une dissidence chez les libéraux aux élections communales de 2012. Une liste dissidente (Tournai plus), composée plutôt de « vrais libéraux sociaux à l’ancienne » (dont l’ancienne sénatrice  Marie-Hélène Crombé-Berton)  a fait trois sièges contre celle qu’ils affublaient à l’époque (chacun son tour) des doux surnoms de « Cruella » ou de « Femme Araignée ». C’est dire l’ambiance et les cotillons.
« Il est loin, confie un libéral nostalgique, le temps d’Arnaud Decléty, cet ancien ministre wallon de l’Économie, de l’Emploi et des Classes moyenne qui ne cachait pas son appartenance à la franc-maçonnerie ».
D’abord élue conseillère communale PSC en 1994, celle qui affirme sa sympathie pour les mouvements anti-interruption de grossesse (« Je suis pour le droit à la vie » a-t-elle encore précisé récemment, en prenant quelque distance avec les mouvements très conservateurs qu’elle appuyait jadis), vire habilement au MCC de Gerard Deprez, lorsque celui-ci plaide le rapprochement avec les libéraux. Deprez, en bon politologue, capte illico tout le potentiel électoral de la pétulante tournaisienne, laquelle additionnera effectivement les bons succès électoraux, soutenue par toute une jeune garde libérale se positionnant assez à droite.

Le poids du MCC

Résultat: au sein du mini-parti de Gerard Deprez, (73 ans, réélu miraculeusement grâce à la Vierge de Jalhay lors des élections européenne de 2014), Marie-Christine Marghem justifie quasi à elle seule l’existence de cette composante presque anachronique du MR. D’autant plus que la comtesse Nathalie de T' Serclaes de Wommersom, ex-sénatrice, a pris sa retraite. C’est par ce biais du MCC que Marie-Christine Marghem est ainsi devenue ministre, au détriment de Jean-Luc Crucke, MR de tradition.
C’est tout le paradoxe de notre enquête à Tournai: voici une personnalité pour le moins controversée dans tous les partis, y compris le sien et dont nos interlocuteurs n’entendent d’ailleurs parler que sous le sceau de la confidence. (Marie-Christine aurait la dent dure et la rancune tenace)Mais qui, pourtant, collectionne les votes de préférence dans la population.
7.911 voix au communales tournaisiennes de 2012 et un peu moins, soit 6.179 votes dans le canton de Tournai aux fédérales de mai 2014. Joli. Dans tous les partis, l’attitude du jevousaicompris et l’appareil à caresser le cervelet, ça fonctionne.
« C’est l’inverse de mes valeurs, de ma conception politique, s’indigne un ancien conseiller communal. Tout respect a disparu. Vous savez, Marie-Christine c’est une enjôleuse qui sait surtout utiliser son pouvoir de séduction. C’est la grande parade avec pas mal de populisme, sinon de démagogie, notamment en matière de sécurité. Capable d’incohérences incroyables juste pour complaire aux électeurs. Son grand rêve, c’est d’accéder un jour au maïorat: mais elle n’aura aucun vrai projet »

Un ministre technicien

L’autre jour, Gérard Depardieu y allait, dans Vanity Fair, de quelques propos existentialistes. "J'ai tout vécu. Cela, il n'y a pas beaucoup de gens qui peuvent le dire, je peux mourir à présent. »
Ce qui est certain, c’est qu’il ne mourra pas à Tournai, là ou Marie-Christine Marghem l’avait pris en main,  après l’avoir quasi kidnappé  au bourgmestre de Néchin, Daniel Senesael (qui, à l’heure ou l’ONEM poursuit les chômeurs cohabitants, en avait fait un Citoyen d’honneur pour y avoir établi un domicile évidemment fictif).
Il n’y aura jamais de « bar à vin » Depardieu à Tournai:  du moins on l’attend toujours désespérément. Mais cela aura juste permis à Marie-Christine Marghem d’appliquer sa méthode de com’: créer l’événement. Jusqu’à un soir faire blablatusier à l’acteur, un peu beurré, un avis-vidéo sur le devenir du Pont des Trous. (référendum populaire en vue) Comme par hasard itou celui de Marghem.

Pour l’heure le bilan de Marie-Christine Marghem au département de l’Energie est, disons, un brin confus. A sa décharge, un seul élément: l’erreur de casting. Elle rêvait de devenir ministre de la Justice, ce qui lui eût assurément mieux convenu. Las, elle hérita de l’Energie. Sans rien y connaître. D’où cette bonne question: un pays en crise énergétique grave comme la Belgique pouvait-il encore se permettre de désigner comme ministre quelqu’un qui doit tout apprendre d’un secteur complexe et d’une importance cruciale? Et qui, forcément,  ne peut développer de grande vision. Pour nombre d’experts, c’est le type même de département ou un ministre-technicien s’imposait pour éviter tout cet amateurisme.
Bon, Marie-Christine Marghem a l’art de rebondir. D’ici là, on ne peut que lui conseiller de revoir un excellent film de Gérard Depardieu: « Préparez vos mouchoirs »


Michel HENRION

jeudi 4 juin 2015

Le grand virage socio-éco de la N-VA pour muer en CSU flamande (MBelgiqueHebdo du 15/5/15)

Le marketing politique de la N-VA ne manque pas de doigté. Mine de rien, les deux doigts très nationalistes du “V” (le fameux serment de Jan Jambon et consorts devant le roi Philippe) se sont effacés, se sont noyés dans les cinq doigts de la main de la bien plus conformiste métacampagne #Helfie à un million d’€. (“Tout le monde donne un coup de main pour remettre le pays –oui, le pays…- en mouvement”)
C’est que la mue de la N-VA est en route. Ambition encore voilée: faire du parti une version flamande de la CDU allemande, ou plutôt de la CSU, le parti hyper-dominant en Bavière. Qui règne sans partage depuis près de 60 ans sur l'un des länder les plus riches d’Allemagne avec un des taux de chômage les plus bas.
La CSU de centre-droit y domine largement la politique régionale. A chaque élection, c’est le parti qui réunit le plus grand nombre de voix avec des résultats oscillant entre 62% des électeurs et 42,9%. (lorsque les résultats, comme en 2009, sont alors jugés catastrophiques).
Personnage-clé de cette saga: feu Franz Josef Strauß, surnommé le “Taureau de Bavière”, célèbre, pour son charisme et son éloquence, figure tutélaire et incontournable du parti dominant dont il était perçu comme le principal idéologue. Ca ne vous évoque rien?
C’est en tout cas un paysage politique dont Bart De Wever connait tous les tenants et aboutissants, lui qui affectionne de passer ses vacances sur la route allemande des Alpes et de s’y faire (jadis) photographier en “Lederhose”, la culotte de cuir de cerf traditionnelle.
De Wever est un stratège, un joueur d’échec patient. Avec des objectifs à court-terme (ses déclarations sur la collaboration avaient comme premier but de se garantir  le “vote juif” à Anvers aux communales de 2018, dont le résultat est un enjeu essentiel) et d’autres à long terme:  à savoir positionner la N-VA davantage au centre et devenir le grand parti incontournable de la Communauté flamande. Celui qui s’assurera le pouvoir pour très longtemps.
Et ce en défendant fortement les intérêts de sa région sans pour autant mettre vraiment en cause la Fédération belche. Bref, ce qu’aurait pu être un “CVP/CD&V moderne” s’il ne s’était égaré. Le gouvernement flamand de Geert Bourgeois est d’ailleurs bien plus qu'un gouvernement: c'est un projet, la matérialisation d'une vision de société libérale. A preuve, le moral actuel de l’OpenVLD, qui nage d’évidence dans le bonheur, tant à la Région flamande qu’au fédéral.

Le nouveau virage de Bracke

Il faut toujours prêter attention aux déclarations des “missi dominici” du président de la N-VA. C’est le président de la Chambre, Siegfried Bracke, qui avait déjà signalé le premier virage (“bocht van Bracke”) de la N-VA l’an dernier, lorsque rares étaient les observateurs à pouvoir imaginer que le parti nationaliste laisserait ainsi tomber le communautaire pour former un gouvernement socio-économique.
Donc, lorsque le même Bracke y va, l’autre jour, dans une interview à Knack, d’une autre petite phrase-choc (“Un nationaliste flamand peut avoir des rêves: cela ne veut pas dire qu’il doit ignorer son intelligence”) il y a de quoi avoir plus que la puce à l’oreille.
Pour la N-VA, le socio-économique, la “bonne gouvernance” à la flamande, relèguent doucettement le nationalisme, le confédéralisme au rang de positionnement quasi philosophique. C’est toujours l’objectif mais disons, euh, qu’on ne le poursuit plus de manière aussi militante.
Bart De Wever ne s’intéresse pas qu’à la Bavière. Un autre de ses centres d’intérêt est la stratégie de David Cameron, le Premier Ministre conservateur britannique, à qui il a déjà emprunté nombre d’éléments de langage (régulation de l’immigration, danger du terrorisme salafiste, rejet de la dépénalisation des drogues douces, etc). Et la récente réussite électorale de Cameron influence assurément déjà la N-VA.
Et on prendrait bien le pari que, d’ici les prochains scrutins (les communales de 2018, de par leur proximité de date avec les législatives de 2019, seront déjà très fédérales) la N-VA se la jouera comme Cameron.  On se focalisera sur le socio-économique, sur la “bonne gouvernance” au pouvoir, sans oublier de faire peur. Le message de David Cameron aux électeurs britanniques était on ne peut plus clair: “Gare aux socialistes du Labour. On a reconstruit tout ce qu’ils avaient détruit. Ne les laissez pas détruire à nouveau notre économie: on gouverne mieux qu’eux”.
C’est déjà le message martelé gratti-grattou par les leaders N-VA: regardez chers électeurs flamands, De Wever a chassé les socialistes à Anvers, au niveau flamand et au fédéral. Et ouvrez les yeux: vous voyez, la N-VA sait gouverner la Belgique, ce n'est nullement un danger pour le pays, ce n’est pas le grrrand méchant loup qui veut tout souffler et tout balayer. Au contraire, il a  juste grand faim de nominations dans l’appareil de l’Etat belge.
Certes, les élections de 2019, c’est très loin: c’est même dans une éternité. Certes, cette coalition est toujours à la merci d’un dossier imprévu, d’une polémique communautaire inattendue. Ou alors d’une catastrophe de bonne gouvernance marquant grave l’opinion publique: comme une multiplication des délestages électriques et autre black-outs en cas d’hiver très froid. 


“5 more years”

Il n’empêche que la campagne #Helfie pourrait bien évoluer un jour, dans le chef de la N-VA, vers une campagne à l’américaine dont le slogan serait: “5 more years”.
Si la conjoncture économique (prix du pétrole, cours de l’€uro, taux d’intérêts, inflation basse) confortait une croissance économique, si le #taxshift réussit et allège vraiment l’impôt, si l’épineux dossier des pensions est bouclé (surveillons bien le dossier de la pension des policiers, un vrai test pour les métiers lourds) la N-VA pourrait faire à nouveau le cadeau au MR de continuer à mettre le communautaire en veilleuse. Pour rendre une #Suédoise bis plus probable et éviter tout hypothétique rapprochement libéraux-socialistes au Sud.
Puisque la N-VA n’a aucune garantie, ni quant à son objectif confédéraliste, ni surtout quant à la majorité des deux tiers que cela postulerait, le nationalisme de la N-VA pourrait s’avérer moins actif. Un parti moins conquérant mais, comme la CSU bavaroise, défendant fortement sa communauté.
C’est là quelque chose que De Wever peut se permettre: il sait pertinemment que son électorat vote désormais bien davantage N-VA pour des motifs socio-économiques que pour l’indépendance rêvée de la Flandre.
Rue Royale, on tire les leçons de la réussite de David Cameron: si la #Suédoise affiche des résultats qui plaisent au Nord, le “peuple flamand” voudra qu’on joue les prolongations. Et ce serait même alors quasi contre-productif d’agiter du communautaire si la #Suédoise affiche un bon bilan pour son électorat socio-éco.
Que la N-VA compte d’ailleurs bien élargir encore, toujours dans une stratégie de “type CSU”. En pompant des voix tant au CD&V qu’à l’OpenVLD.
Mine de rien, on note que la N-VA se permet d’ailleurs des démarches qu’on imagine plus généralement portées par des partis positionnés moins à droite: c’est le ministre N-VA des Finances Van Overtveldt qui parle de réviser le revenu cadastral, c’est Ben Weyts qui se fait l’apôtre, à la Région flamande, d’une taxation de tous les véhicules au kilomètre…
Objectif de tout cela: se donner une image plus centriste. Tout comme celle du CVP à l’heure de sa grande époque ni-gauche-ni-droite, mais servant avant tout les intérêts de la Flandre.

Le Belang n’est pas mort

Y aura-t-il en 2019 des déçus de la N-VA? Assurément. Parce que pour certains, il n’aura  pas été assez à droite au plan socio-éco; parce que, pour d’autres, il n’y aura pas eu d’avancée communautaire; parce que d’autres encore croient –bourdes de Jan Jambon aidant- que  la N-VA ne visait finalement que le pouvoir et serait donc “traître à la cause flamande”… “ Pour l’heure, il se dit que Bart De Wever n’est pas mécontent du léger ressac de son parti dans des sondages de plus en plus aléatoires (vu notamment le nombre d’indécis): il s’attendait à pire.
De Wever sait pertinemment qu’il risque de perdre une partie de ses durs. Le Belang n’est pas mort. Et les radicaux les plus flamingants y retourneront d’autant plus aisément que le nouveau président du Belang est moins sulfureux qu’un Filip Dewinter.
Pas vraiment un souci pour le président de la N-VA: nul ne conteste ni ne contestera la nouvelle ligne CDU qu’il entend donner au parti: tous ses ténors sont d’ailleurs au pouvoir quelque part. Et s’y plaisent, sinon s’y complaisent.

Le CD&V rentre dans le rang

La #Suédoise reste une coalition difficile mais, pour la première fois depuis sa formation, elle semble avoir trouvé un rythme. Soudain, les conflits épiques -les émeutes” disaient certains- entre partis flamands n’apparaissent plus, du moins au grand jour. Comme s’il y avait un armistice de la dispute.
Comme si le CD&V, bien que l’ego de Kris Peeters reste d’évidence fragile, venait de trouver sa place au sein du gouvernement.  Certes, les sociaux-chrétiens continueront leur marketing de “visage social” du gouvernement, certes on peut s’attendre à quelques déclarations un brin matamoresques lors des discussions sur le #taxshift mais le CD&V rentre d’évidence dans le rang. Comme son chef de groupe à la Chambre, Servais Verhertstraeten, l’ami des diamantaires anversois, l’a dit: le CD&V n’est pas à l’aise dans ce gouvernement, mais il est aussi fatigué du PS, jugé “mauvais perdant” et se positionnant trop à gauche aux yeux d’aujourd’hui des sociaux-chrétiens du Nord. 

Mais le CD&V –on vient encore de le voir avec son spectaculaire revirement d’abandon d’un saut d’index pour les loyers- tient tant de rôles successifs que nul ne sait quels costumes il endossera encore d’ici 2019.


Michel HENRION.



mardi 26 mai 2015

Quel taux de loyauté fédérale dans les chiffres des politiques? (MBelgiqueHebdo du 8/5/2015)

Lorsqu’un slogan commercial proclame “0% de matière grasse”, c’est devenu un grand classique: les associations de consommateurs, labos et experts à l’appui, se font un devoir de vérifier quelle est la réalité derrière les chiffres publicitairement proclamés.
Le phénomène gagne de plus en plus la vie politique. Parce que, mine de rien, les chiffres, les statistiques, ont de plus en plus de pouvoir. Ce qui, à l’origine, se voulait collecte de “données objectives” au service de la décision politique, a pour le moins évolué, sinon dérapé. Souvent, la production de ces chiffres, de ces outils d’évaluation, fait plutôt passer des idéologies. Le monde politique, qu’il soit de droite, de gauche ou du centre,  affectionne de pouvoir choisir les chiffres qu’il décidera d’utiliser. Dans une époque ou les gouvernements se jugent aux résultats, les indicateurs de performance sont devenus une arme de guerre politique. Certains experts poussent même le bouchon plus loin: à les en croire, ce sont les ordinateurs d’Etat qui prennent souvent nombre de décisions de politiques publiques et sociales, surtout en période de récession économique.
Ce n’est pas pour rien si, lors de la dernière campagne électorale  de 2014, la tendance au “factchecking” a explosé, médias et universités s’alliant soudain pour démonter les chiffres des promesses électorales des partis. A l’époque, les chiffres, pour le moins flous et artistiques, de la réforme fiscale du MR, en avaient été ainsi pour le moins secoués… Pourtant ces partis, les pouvoirs politiques n’aiment pas trop que les électeurs malins, les citoyens trop curieux, bref la société civile, se mettent à relativiser, à critiquer leurs  chiffres.  Ils préfèrent que la force de l’énoncé de ceux-ci laisse les gens pantois. La belle intention, inspirée de ce qui se passe aux Pays-Bas, selon laquelle le Bureau du Plan pourrait analyser et chiffrer les coûts des programmes électoraux de 2019 se réalisera-t-elle? On fait plus qu’en douter: nul n’en pipe plus mot déjà.

La légende du fonctionnaire du grand secret

L’actualité politique belge récente est d’ailleurs une formidable démonstration du pouvoir des chiffres et de leur utilisation politique. Ici, ce n’est pas le pourcentage de matière grasse qu’il s’agissait de tester mais bien la teneur en loyauté fédérale, mot valise s’il en est. Qui renferme tous ces autres termes tant agités ces derniers temps: respect, transparence, loyauté.
C’est une des légendes urbaines de la médiapolitique en Belgique: ah, tous ces gens qui vous chuchotent, si, si, qu’il n’y aurait que une ou deux personnes dans ce pays à détenir une mystérieuse clé secrète de compréhension, à pouvoir s’y retrouver dans les méandres de la Loi de financement née de la 6ème Réforme de l’Etat.
Bidon. Fable. Billevesée. La fameuse loi de financement, concoctée par huit partis, est plutôt, quoi qu’on en dise, forcément un brin ardue mais assez claire.
Un des problèmes de fond, c’est que l’opacité délibérée est souvent le fonctionnement ordinaire des administrations.
Connaissez vous Mme Spinnoy, Mr Dhondt ou Mr  Valenduc? Vous n’avez sans doute jamais lu ni entendu leurs noms, mais dans le petit monde politique qui se passionne, sinon se déchire, sur la question- il est vrai totalement essentielle- de la part des recettes de l’impôt des personnes physiques qui doit revenir aux Régions, ces deux fonctionnaires du Ministères des Finances sont des notoriétés.
Pour le moins controversées ces temps-ci. Parce que cela fait des temps immémoriaux que ces quelques fonctionnaires aussi discrets que spécialisés gèrent les dotations aux régions, leurs simulateurs informatiques à résultats soudainement variables. Et ce en total petit monopole, dans le secret de leurs gris bureaux du SPF Finances. C’est leur “chose”, leurs algorithmes. Leur terrain de jeu statistique presque perso.
C’est surtout une mauvaise gestion des Ressources humaines au sein de l’administration des Finances. Celle du genre qui entraîne confusion, opacité et jusqu’à, soudain, une crise politique majeure entre et Régions et Gouvernement fédéral. Qui, pour boucler son ajustement budgétaire, a saisi assurément une opportunité: mais qui n’a certes pas ourdi non plus un grand complot ténébreux.

30% des ressources, ça se discute

On ne va pas assommer ici les lecteurs sous les explications techniques (ah, cette nouveauté de vocabulaire qu’est “l’Impôt-Etat”). En gros, les Régions ont été subitement prévenues qu’elles recevraient 750 mio d’€ de moins que prévus (pour la Wallonie, une tuile de 248 mio€). Stupeur et tremblements, la Flandre n’étant d’ailleurs pas la dernière à s’égosiller.
Déclarations au vitriol en tous sens, arrogances diverses, phénomènes de tête de mule, jeux politiques en tous sens pour en arriver à une conclusion apaisée évidente.
A savoir qu’aucun gouvernement régional de ce pays ne saurait accepter que, pour quelque 30% de ses ressources, le niveau fédéral lui dise: “ Voilà, c’est comme ça.  Et ne comptez pas sur moi pour vous expliquer comment j’arrive à ce résultat. C’est à prendre sans discussion”.
Avec des conséquences pour le gestion budgétaire des Régions mais aussi, élément moins souligné, des communes. Bref, ce problème est essentiel pour les Régions, 30% des recettes régionales dépendant désormais de l’Impôt des Personnes Physiques prélevé par le fédéral. (les flamands, forts d’une administration fiscale en croissance, envisagent de collecter un jour directement cette part de l’IPP, histoire d’éviter ainsi toute interférence du fédéral)
C’est ce qui explique que, peu à peu, bon gré mal gré, le SPF Finances a dû se mettre à s’expliquer, son ministre N-VA des Finances, Johan Van Overtveldt, se montrant lui-même ouvert, en bon nationaliste flamand, aux éclaircissements. Conséquence: le SPF Finances vient, enfin, d’accoucher d’une longue note explicitant son approche, sinon sa méthodologie. Et le boss du SPF Finances a dû affronter un solide feu de questions au Parlement Wallon. Qui, s’il a compris que les montants récupérera en 2018 (lorsqu’on régularisera légalement les comptes) seront assez faibles-195 mio seraient perdus-, a aussi capté que les chiffres du SPF Finances sont toujours flous et ce pour pas moins de 1,8 milliard. Une fameuse inconnue. Un sérieux “gap” nébuleux à éclaircir.
C’est que le SPF Finances adore jouer avec les simulateurs informatiques, et en modifier d’initiative les données. Au moment de voter la Loi de Financement dans la cadre de la 6ème Réforme de l’Etat, en 2013, on avait tout bien calculé. Mais, hop, voici que l’administration modifie la méthodologie, bricole le moteur, c’est à dire  les paramètres macroéconomiques de croissance et d’inflation. Bref, une année considérée comme dûment clôturée est soudain réévaluée à la baisse.Avec des chiffres subitement différents.
Mieux: tantôt les ordinateurs des Finances travaillent sur un échantillon de 343.000 déclarations (par sécurité); tantôt cet échantillon est soudain ramené à 30.000 contribuables.
Bob, bof: rien n’est encore à ce jour totalement clarifié. Et l’administration des Finances n’est pas forcément à l’aise dans tous ses petits souliers. Et on attend désormais que le N-VA Johan Van Overtveldt sorte enfin cet Arrêté Royal qui n’en vient pas, dont une première mouture floue a déjà été recalée par les trois Régions, faute de formule méthodologique, de calcul et d’estimation. Bref, il manque le mode d’emploi.

Une crise tous les six mois?

Certes, tout cela finira par s’arranger. A tout le moins en 2018 lorsqu’on mettra, comme prévu par la loi, les choses à plat.
Le hic, c’est que d’ici là, on risque de se heurter dans cesse aux mêmes résultats aléatoires, ferments d’une vraie crise institutionnelle si des telles difficultés se reproduisaient en 2016 ou en 2017. Personne ne peut se permettre, dans le monde politique, d’avoir tous les six mois un débat aussi agité, aussi dangereux pour le pays.
Le MR Georges-Louis Bouchez a eu raison, au Parlement wallon, de s’inquiéter ainsi de la nécessité pour la Région Wallone de disposer de son propre appareil de prévision, notamment pour une recette aussi importante que l’IPP.
Mais, comme l’a souligné le Conseil wallon de la Fiscalité (à l’unanimité), cela postule de disposer des données, de la méthodologie, d’avoir un droit d’accès des Régions qui porte sur la méthode, l’application de la méthode, mais aussi sur le modèle de simulation macro-économique. Olé.
Bref, ça demande de la transparence. Totale.

Réussir un #taxshift sans les Régions?

Quand on vous le disait que les chiffres ne sont pas une fin en soi mais impliquent bien des décisions sur l’action publique et donc sur notre vie.
Tenez, prenons le grand dossier politique du moment: le TaxShift, cette réforme fiscale d’un minimum de cinq milliards voire bien plus, visant à réduire la fiscalité sur le travail … Un enjeu difficile: chacun sort déjà ses propres vétos, plus ou moins idéologiques et les lobbies sont déjà sur pied de guerre.
Les Régions seront-elles associées à cette réforme fiscale? Pour d’aucuns, comme l’OpenVLD Gwendolyn Rutten, c’est impensable de ramener ainsi les socialistes autour d’une table, rue de la Loi.
D’autres ont une vision pour le moins différente: le Ministre-Président flamand N-VA souhaite fermement être à la table. Le N-VA Geert Bourgeois trouve qu'il se doit d’y être et juge habile d’y impliquer les socialistes via la Région Wallonne et la Région bruxelloise.  Raisonnement: le PS ne pourra plus se permettre d’attaquer le tax shift s’il est ainsi associé à sa confection…. Et le PS serait entraîné, mine de rien, dans une certaine logique “confédérale” si chère à la N-VA.
Se passer des Régions autour de la table apparaît effectivement aléatoire à nombre d’observateurs même si, légalement, ce serait dans la norme.
Les Régions n’ont pas à intervenir dans la base de l’IPP mais si la #Suédoise décidait , outre la TVA et les accises, de jouer sur la fiscalité mobilière, il est clair que cela pourrait, une nouvelle fois, impacter très directement le budget des trois Régions.
Et on agiterait alors assurément à nouveau l’oriflamme médiapolitique du “manque de loyauté fédérale”.
A son origine le mot “statista” (d’où a découlé le terme “statistique”) signifiait “homme d’Etat”. Il serait opportun, en ces temps troublés, que nos politiques s’en souviennent.

Michel HENRION

lundi 4 mai 2015

Energie: la vengeance du renouvelable (MBelgique Hebdo du 24/04/2015)

 
-->

Branchons tout de go la prise et démarrons illico cet article par un bon gros électrochoc. A savoir que la Belgique a toutes les chances de connaître encore longtemps un grand  boxon, un big désordre énergétique. Et à vivre encore et toujours dans un  curieux système vaseux-thermo-basculaire-à-commotivité-très- aléatoire…
Celui, trève de plaisanterie, ou il faut impérativement pouvoir importer de l’électricité si nos voisins y consentent encore.

La batterie de Tesla: la révolution du stockage de l'électricité.
Celui ou l’on redoute que le prochain hiver, s’il s’avérait cette fois vraiment glagla, ne vous déleste l’électricité plusieurs fois plusieurs heures. (avancée de consolation: si tout va bien, l’hiver prochain, le GSM resterait cette fois opérationnel)

Ce système ou rares se sont aperçus que la menace de “black out” était en fait déjà une mutation dans un monde ou aucune décision ne va guère plus loin que la durée de vie d’une coalition. Ou l’une promet poliment, juré, craché, oui, oui, d’étaler la sortie du nucléaire dès lors qu’une centrale fêtera ses 40 bougies d’usure. Mais ou une autre, nouvellement installée, gomme tout et prolonge à rallonges. Comme les centrales de Doel 1 et Doel 2 qui devaient agoniser en cette année 2015 mais devraient encore jouer les pimpantes prépensionnées jusqu’en 2025; pour autant qu’on trouve quelqu’un pour financer la cure de jouvence du béton et autres soudures. Et si l’inspection prévue fin d’année n’y trouve pas de mauvaise surprise.



Fissures: trancher un vide scientifique



Ce même système, non sans risques, ou l’on réouvre des centrales (Tihange 2 et Doel 3) avant de les refermer d’urgence vu quelques “défauts superficiels”, genre des fissures (“flakes”) jusqu’à… 18 cm. Pays surréaliste ou la ministre fédérale de l’Energie, juriste de formation, agite on ne peut plus sérieusement à la télé, devant Pascal Vrebos, une feuille de papier A4 pour expliquer en substance “qu’avec une gentille fissure horizontale plutôt qu’une meûchante fissure verticale” tout va finalement bien dans les cuves de réacteurs, dormez tranquille les petits.

Ce pays ou les tests confidentiels succèdent sans cesse aux tests non publiés, ou alors avec moult réticences, et ou il reviendra finalement à l’ Agence de Contrôle Nucléaire -dont on espère que l’indépendance est vraiment assurée- d’oublier les énormes enjeux financiers et de trancher un véritable vide scientifique: une cuve irradiée pendant des dizaines d’années et bourrée de microfissures est-elle oui ou non sûre?



Un Pacte Fédéral-Régions?



Soyons clairs: cette politique de gribouille est tout sauf neuve en Belgique. Les ministres successifs, tous partis confondus, n’y ont souvent eu pour seule vision que la budgétaire “rente nucléaire” d’Electrabel.

Donc, à première vue,  lorsque la ministre fédérale Marie-Christine Marghem (MCC/MR) a annoncé l’autre jour qu’elle avait fait approuver par le gouvernement un texte baptisé “Fondements pour une vision énergétique”, avec, en idée de fond, celle d’un de ces grands Pactes que l’histoire politique de Belgique affectionne tant, on s’est dit “Tiens, pourquoi pas?”.

Et Marghem d’avancer cinq thèmes à débattre avec les Régions: entendez le mix énergétique, l’amélioration de la gestion de la demande, le coût de la politique énergétique, la coopération internationale et la mobilité. Le tout devant, dans son esprit, être emballé-pesé d’ici la fin de l’année.

Sur papier, ça le fait. A première vue, c’est plutôt chouette un texte d’orientation dont la date de péremption dépasserait –enfin- une législature.

A seconde vue, c’est même plutôt une très bonne chose que de proposer un dialogue entre les Régions et le Fédéral sur le crucial dossier énergétique. C’est même inévitable pour l’efficacité, puisque la majorité des idées novatrices pour gérer mieux l’énergie (notamment les compteurs intelligents qui permettront aux clients de consommer aux heures les moins chères) dépendent des réseaux de distribution des Régions (le fédéral, lui, se doit de garantir la sécurité d’approvisionnement du pays).

C’est aussi politiquement assez bien vu de la finaude Marie-Christine Marghem: fidèle à son tempérament d’avocate et de juriste, qui cherche toujours à se protéger de tout les aléas, c’est opportun de se couvrir par l’aval des régions…



On oublie la société civile…





Bof, bof.  L’opposition écologiste a eu vite fait d’affirmer que la méthode de travail et les fameux “fondements” approuvés par le gouvernement Michel ouvraient déjà, à son gré,  par trop la porte au nucléaire. Et faisaient du Pacte -à imaginer que le gouvernement fédéral et  les régions s’embrassent soudain davantage folleville que dans la répartition budgétaire découlant de la dernière réforme de l’Etat- une pure “affaire de seuls gouvernements”.

“La société civile –les ONG, les associations spécialisées, etc…- doivent avoir évidemment leur mot à dire”, s’écrie l’Ecolo Jean-Marc Nollet.  “La société civile n’a pas juste à traduire la vision des gouvernements: elle doit pouvoir aussi la remettre en question. Il n’y a pas que les gouvernements à savoir ce qui est bon. Surtout, ajoute-t-il, lorsque ça engage la société future et  les générations à venir”.

L’ex ministre de l’Energie de la région Wallonne le sait: ceux qui ont le pouvoir dans le secteur de l’énergie préfèrent généralement les décisions gentiment unilatérales au dialogue. Pour eux, l’opinion publique peut attendre. Longtemps.





Le nucléaire n’a plus la cote





Mais le premier gros hic pour le futur Pacte est symbolisé par une phrase de la MR Marie-Christine Marghem: “Le renouvelable, dit-elle, est à poursuivre pour une politique énergétique cohérente et ambitieuse”.

Oui, vous avez bien lu. Relisez là encore: c’est prudent, c’est style hirondelle-qui-revient-au-printemps mais voici donc une ministre MR qui, mine de rien, prononce une phrase presque sacrilège, donnant presque raison aux thèses de ces Ecolos à qui le photovoltaïque a fait perdre quasi la moitié de leurs voix aux élections de mai 2014…

C’est que le monde énergétique, en à peine un an, a encore formidablement évolué. Fast and Furious. Les faits sont clairs: non seulement le nucléaire n’a plus la cote et sa part de contribution ne cesse-t-elle de baisser dans le monde (aucune centrale n’a plus été construite aux USA depuis l’accident de Three Mile Island); non seulement la nouvelle génération de centrale (EPR) tourne-t-elle à la cata à Flamanville, dans la Manche (l’addition est déjà passée de 3,3 mia à largement plus de 10 mia) mais il se confirme aussi chaque jour que le nucléaire de la troisième génération est, surtout, horriblement coûteux par mégawatt produit.

Sa rentabilité est en berne: et devient carrément onéreuse par rapport aux coûts en chute du photovoltaïque et de l’éolien. Bref, le constat est que le renouvelable est devenu, très vite, tout sauf une énergie accessoire. 

Mais qui le sait en Belgique? Qui le dit?

Cette année, la majorité des investissements faits dans de nouvelles capacités de production électrique l’ont été dans le renouvelable  (voir http://www.extremetech.com/extreme/202579-global-investment-in-renewable-energy-skyrockets). Et plus personne n’exclut maintenant que, dans 15 ans, la majorité de notre électricité puisse être générée par des énergies renouvelables.



Le Graal: on peut stocker l’électricité



Nombre d’acteurs du secteur ne s’y trompent pas, eux. On ne parle pas ici des incroyables investissements chinois. A nos portes, Areva et EDF, en France, entendent devenir des leaders de l’énergie verte, de l’éolien, du solaire, de la bioénergie.

En Belgique ce n’est pas un hasard si Tecteo-Nethys a opportunément racheté les éoliennes off-shore de l’ostendaise Electrawinds.

Mieux: “on atteint désormais le Graal”, selon le joli mot de l’ex-ministre française Corinne Lepage.

Jusqu’à présent l’électricité ne se stockait pas: désormais on peut. Et ce grâce aux fulgurants progrès dans le secteur de pointe des batteries. Un secteur à soutenir par Charles Michel, selon la page 97 de l’accord de gouvernement.

Le professeur Damien Ernst (ULg), dans l’interview qu’il accordée à M…Belgique, définit clairement ce mariage –et c’est quasi pour demain. Et puis il y a cette mobilité électrique qui apparait et toutes ces technologies numériques qui permettent de bien gérer consommation et productions dispersées. C’est d’autres éléments qui jouent en faveur du renouvelable.



Les arroseurs arrosés



D’ou cette formidable question de politique belge: c’est bien joli le projet de “Pacte Energétique du gouvernement”, mais est-ce que nos élus ont encore à choisir, à décider de ce vers quoi convergera notre système énergétique?

Pour nombre d’experts, c’est tout simple: c’est plié. Et les dés sont d’ores et déjà jetés.

Et ce Pacte risque de n’être que du…vent momentané, qui sera vite oublié par la réalité. Il n’y a plus forcément d’avis à donner, ni de réflexion de fond à mener: il faut peut-être juste constater ce qui se passe. Quasi partout dans le monde.

Evidemment, on comprend que c’est un brin ennuyeux pour un monde politique qui, comme d’habitude,  n’a rien vu venir ces derniers mois..

C’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé.

Pour les libéraux –qui ont littéralement adoré tacler électoralement les écologistes sur le dossier mal enmanché des “certificats verts” - et aussi les socialistes, prononcer aujourd’hui positivement le mot “photovoltaïque” est quasi de l’ordre de l’horreur, de l’hérésie, du film d’épouvante.

Et pourtant, ils y seront condamnés: il devront réapprendre à citer à nouveau ces mots bannis que sont “éolien” et “panneau solaire”…

Au Nord du pays, ce ne sera guère plus facile: si l’OpenVLD n’apprécie plus guère le nucléaire, la N-VA s’accroche, elle,  toujours: elle n’entend sortir du nucléaire qu’en…2065. Et cultive encore un projet mythique de centrale nucléaire de nouvelle génération qui serait d’un coût tellement déraisonnable que Bart De Wever devra se faire une raison. Sa centrale ne verra jamais le jour.



Des start-up à créer



Quant aux acteurs classiques du secteur belge de l’énergie, ils freineront à coup sûr en fonction de leurs intérêts, du maintien de leurs activités actuelles. Au plus la nouvelle destination énergétique se fera attendre, au plus cela fera leurs affaires.

Si le Pacte Energétique est vu, par contre, comme une trajectoire, s’il s’agit de déterminer les étapes pour passer par étapes au monde énergétique de demain, alors il pourrait se révéler positif.

Si chaque acteur du secteur s’efforce de maintenir ce qui l’arrange le mieux, si les partis ont trop peur du renouvelable pour-ne-pas-donner-une-revanche-à-Ecolo, si on n’accepte pas d’interroger la société civile, d’y faire contribuer les Parlements, le Pacte Energétique risque alors, au contraire, de ne pas ressembler à grand chose. Genre grand n’importe quoi mou, faute de consensus. Au détriment de toutes les start-up et autres PME que ce nouveau marché pourrait créer.



Lorsque, dans les années ’80, la machine à écrire a dû s’effacer soudain, en très très peu de temps, et céder la place à l’ordinateur, le gouvernement de l’époque ne s’en est évidemment pas mêlé. C’est, mine de rien, exactement la même situation aujourd’hui dans l’énergie.

Il ne suffit plus de changer le ruban de la machine à écrire pour tapoter un Pacte qui serait déjà désuet.



Michel HENRION



Interview

Damien Ernst (ULg): “ Si on se trompe, la bombe politique sera une forte hausse du prix de l’électricité”



-La ministre fédérale propose de développer toute une vision énergétique pour notre pays ? Les jeux sont-ils encore ouverts?



-Il y a, à mon avis, une ligne déjà inexorable: on convergera vers un monde où la toute grande majorité de notre énergie sera générée par des énergies renouvelables – principalement du photovoltaïque (PV) et de l’éolien - où l’on verra apparaître de plus en plus des dispositifs de stockage d’électricité et où des grandes interconnections seront amenées à se développer. On verra aussi de plus en plus de pompes à chaleur et  de véhicules électriques. Il reste encore juste quelques incertitudes sur la place qui sera donnée à l’hydrogène dans ce système énergétique et sur l’avenir de certaines parties des réseaux de distribution qui vont se faire concurrencer par des micro-réseaux.

Ce serait beaucoup plus simple de reconnaître honnêtement vers quelle destination nos systèmes énergétiques vont converger de manière inévitable. Et puis de travailler pour que le trajet vers cette destination se passe le mieux possible, au lieu de risquer de  « divaguer » sur un pacte énergétique qui n’apportera pas grand chose.  Et je peux vous donner une dizaine d’actions bien concrètes à prendre pour que ce trajet se passe le mieux possible pour l’ensemble de la société belge…



-Vous semblez bien être sûr de votre « destination ». Mais elle semble ne pas toujours plaire à tout le monde…



-De fait, peu d’acteurs du secteur de l’énergie au sens large sont vraiment heureux avec cette destination, car elle est diruptive par rapport à leur activité actuelle. C’est aussi pour cela que ce pacte énergétique risque de ne pas ressembler à grand chose. Ce sera plus un consensus entre les différents acteurs du secteur  qui vont développer une vision rassurante par rapport à la pérennité de leurs activités traditionnelles. Le risque est une négation du fait que toutes les ruptures technologiques que l’on observe -dans les énergies renouvelables, les véhicules électriques ou le stockage- vont tout changer à jamais! 



-Que des lobbies essaient d’influencer un gouvernement, ça  fait hélas partie des règles du jeu classiques en Belgique. Mais le Pacte Energétique, s’il aboutit, sera le résultat d’un long processus…

_ Ma réticence est que je ne suis pas vraiment sûr que le fédéral ait follement envie de communiquer sur la destination que prend notre système énergétique. Je m’explique. Pour le gouvernement fédéral, reconnaître la nature de cette destination équivaudrait à dire : « Ah zut, la vision proposée par Ecolo au cours de la législature précédente en terme énergétique (du PV, de l’éolien, du stockage, de l’autoconsommation, des véhicules électriques, des pompes à chaleur) est, quoi que l’on fasse, en train de se concrétiser. »  Vous voyez Marie Christine Marghem  dire aux gens: « Ecoutez, le PV c’est l’avenir ! » On se retrouve donc avec un gouvernement fédéral qui va avoir très difficile, politiquement, de discuter honnêtement de notre futur énergétique sans donner l’impression de se contredire.



-Finalement, ce Pacte Energétique ne va-t-il pas diluer quelque peu la vision énergétique que la #suédoise avait en début de législature ?



-Oui, sans doute. Il permet aussi de diluer la responsabilité de la prise de décision en matière énergétique sur beaucoup d’acteurs.  Et cela donne aussi l’impression aux citoyens que l’on fait enfin quelque chose dans ce domaine! Moi, je redoute un peu une négation de la réalité: car à force de ne pas reconnaitre  cette dernière, et donc ne pas agir en fonction, on risque vraiment une bombe politique. Et ce pour les différents ministres qui prendront en charge l’énergie. Par exemple, sans des changements drastiques dans la régulation du secteur de l’électricité, les politiques risquent bel et bien de se retrouver avec sur les bras un autre dossier du type “certificats verts” qui a tant empoisonné l’ancien  gouvernement wallon…





-C’est à dire? Une facture en  hausse pour le citoyen?



- Oui. Le système des certificats verts s’est finalement emballé de par une régulation incapable d’évoluer assez vite par rapport à la dynamique avec laquelle le photovoltaïque se développait. Or, à l’heure actuelle, à régulation constante, le photovoltaïque et les batteries- dont les prix n’arrêtent pas de diminuer- vont se développer énormément, même sans subsides. Cela peut mettre les réseaux électriques - qui participent quand même au financement des communes belges - dans de grandes difficultés financières. Cela va aussi conduire, à mon avis dans moins de cinq ans, à une augmentation du prix de l’électricité  très significative. Et le problème c’est qu’il faut agir maintenant, pas en fin de législature, surtout vu le fait que changer la régulation est un mécanisme très lent…



-Vous n’êtes pas un peu trop pessimiste là ? Vous proposeriez quoi comme changement de régulation ?



-Non, je ne crois pas, d’autant plus que je ne vois même pas trop comment il est possible – politiquement en tous les cas – de faire évoluer cette régulation pour éviter cette crise annoncée.  Hypothèse personnelle: peut-être que pour ce problème la solution n’est pas dans un changement de régulation mais bien dans un développement de la filière des véhicules électriques. Cela permettrait d’augmenter la quantité d’énergie électrique transitée par les réseaux électriques et donc de distribuer leurs énormes coûts fixes sur plus de kilowatt heures, et donc de rendre l’électricité moins chère. Mais bon, alors, ce seront les pompistes qui ne seront pas contents. On voit bien qu’avec toutes ces ruptures technologiques dans le secteur de l’énergie, il n’y aura pas toujours que des gagnants…



(propos recueillis par Michel Henrion)