Raser gratis ? Cette expression viendrait d'un barbier qui avait placé jadis une pancarte proclamant ladite formule…Mais notre artisan, tout aussi fûté que près de ses sous, l'y laissait tous les jours. Par conséquent, le naïf qui, le lendemain du jour où il avait vu la pancarte pub, venait se faire raser ou couper les cheveux et qui s'étonnait de devoir quand même payer, s'entendait répondre : "Oui, mais il y a écrit que c'est demain que c'est gratuit !". Aujourd’hui encore, notamment en politique, les promesses des personnalités en vue n'engagent que ceux qui les écoutent sans faire appel à leur libre-examen…Ce n’est pas le cas ici. Où on s'efforce plutôt de manier le mot à couper la langue de bois .

samedi 11 octobre 2014

L’Extraordinaire voyage des opposants coincés dans une armoire #suédoise (MBelgique du 3/10/2014)

 

 Un des best-sellers de la rentrée littéraire est un roman de Romain Puértolas, avec son déjà fameux “Extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikéa”.  Un titre qui, #suédoise aidant, convient opportunément à la situation belge: ou, pour la première fois, syndicats et partis francophones (autres que le MR) se sentent enfermés, déconcertés, en tout cas loins de leur pouvoir d’influence, de leurs horizons d’action habituels.
Il est vrai qu’on  vit décidément une page inédite, de plus en plus surprenante, de l’histoire politique de Belgique.
Il faut ainsi rendre hommage au côté visionnaire de Bart Maddens, le politologue influent de la KUL -militant flamand comblé par les neurones- qui, dès 2010, avait été le seul à imaginer “un gouvernement fédéral dominé par les Flamands avec la NV-A, le CD&V, l’OpenVLD et le seul MR “.
Quel analyste aurait aussi imaginé, le soir des élections du 25 mai, que le mouvement syndical, plus ou moins influent selon les gouvernements mais toujours présent en filigrane, (même les si critiqués gouvernements Martens-Gol de 1981-1987 étaient soutenus par Jef Houthuys, le puissant patron de la CSC-ACW de l’époque) pourrait aujourd’hui être mis quasi hors jeu ?
Du moins à la table d’accouchement de la #suédoise ou –c’est une première- aucune personnalité n’était peu ou prou liée à un des trois syndicats  du Front Commun, y compris le libéral. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs pas d’autres tensions idéologiques.

Autant de patrons que chez les couturiers


Le N-VA Jan Jambon est aussi l’ancien PDG de Bank Card Company (les cartes Visa et Master Card).  Un autre N-VA, Johan Van Overtveldt, s’il s’est fait connaître  comme journaliste à Trends-Tendances (version néerlandophone) fut aussi un homme d’affaires éclectique, dans le secteur bancaire, dans la chaussure (Shoeconfex) ou la signalisation routière…(un holding britannique)
Le CD&V Koen Geens est, lui, un avocat d’affaires très prisé du monde financier (il est co-fondateur du cabinet Eubelius, le plus grand cabinet d'avocats indépendant de Belgique avec “ 38 associés, dont 21 equity partners, ainsi que près de 100 collaborateurs offrant une expertise et une expérience uniques dans tous les domaines du droit des affaires.”
Et Kris Peeters, avant de s’engager en politique, a fait toute sa carrière à l’Unizo,
l’ organisation patronale flamande représentant les PME.
Certes, il se doit de consulter son président de parti, Wouter Beke (qui veille aux intérêts d’un Mouvement Ouvrier flamand qui a perdu tout à la fois beaucoup d’influence et plein d’argent dans l’aventure Dexia-Arco) mais Peeters a d’évidence la sensibilité des fédérations patronales flamandes: Unizo ou Voka…
C’est donc, pour ce qui est du poids flamand surtout, un microcosme aux fortes affinités qui, plutôt que de négocier avec les partenaires sociaux, va plutôt les consulter. Ou juste les écouter.  Voire les informer. C’est bien assez. 
En communication, l’essentiel sera qu’on n’accuse pas la #suédoise d’avoir décidé seul.


Surprise-surprise: le mécontentement surgit au Nord
Bref, puisque le lobby syndical se retrouve soudain dans l’inhabituelle impossibilité d’influencer, d’amender, de suggérer des accords politiques, il se rabat sur ce qui lui reste: montrer que la force du nombre, ça compte. Et que c’est une autre manière d’influer.
A preuve, le propos, l’autre jour, à la RTBF de l’économiste Etienne de Callatay (Banque Degroof et candidat ministre #suédois à ses heures) qui, soudain, doutait et estimait en substance que “si un saut d’index signifiait d’innombrables manifs, mieux valait alors s’en dispenser”. Et d’opter pour d’autres solutions comme “une réforme plus globale du marché du travail.”

Si Bart De Wever affectionne de parler de “deux démocraties” , la surprise est que le mécontententement social n’a point démarré en Wallonie grévicultrice (selon un thème favori de la N-VA)  mais bel et bien en Flandre.
Les francophones ne l’ont pas encoore vraiment encore perçu, mais au Nord du pays, c’est le tout grand clash gauche-droite. Pas seulement au Parlement flamand (le jeu normal d’opposition Spa-Groen contre le trio N-VA-CD&V-OpenVLD) mais aussi dans les médias.
En ligne de mire: le plan de restrictions budgétaires du nouveau gouvernement flamand du N-VA Geert Bourgeois. Qualifié carrément par la VRT de “Bain de sang de Bourgeois”. Il est vrai que la radio-télévision publique est, elle aussi, très concernée par la hache budgétaire flamande. Et qu’elle apprécie fort peu.
C’est vrai que le nouveau gouvernement flamand tape dur dans les secteurs sociaux, les associations, le budget de la Culture raboté de carrément 7,5%.
Mais tout est toujours relatif. Et la nuance, c’est que l’homme de la rue compare d’abord toujours à ce qu’il n’a plus.

L’Etat-Providence flamand

Or, jusqu’ici, CD&V et socialistes flamands avaient quelque part bâti, en Flandre  gâtée et riche,  un mini Etat Providence. Avec plein, plein d’avantages pour les flamands. Transports parfois carrément gratuits, minerval universitaire light…
On l’a déjà relevé: l’actuel gouvernement flamand (N-VA, CD&V, Open VLD) n’est pas qu’une simple coalition. C’est un projet de société.
Au fonctionnement très simple (“Un gouvernement de comptables”, a lancé Bruno Tobback, président du SPa). L’économie va mal ? La philosophie N-VA est la même à Anvers qu’au Gouvernement flamand: on coupe, on rabote,on scalpe. Pas aussi brutalement qu’aux Pays Bas et qu’en Grande Bretagne (où on a imposé des coupes noires de 20% à 25%) Mais si demain, l’économie flamande était à nouveau tirée vers le haut, on budgétiserait alors à nouveau vers le haut. Peut-être.

Le stratagème de l’instrumentalisation


Si tant le Nord que le Sud veulent, doivent réaliser des économies, l’approche est pour le moins différente. Si les entités fédérées francophones ont aussi opté pour des méthodes pas piquées des hannetons (on remplacera –gloups- seulement un fonctionnaire sur cinq dans l’administration, puis on adoucira avec un fonctionnaire sur trois).
Mais pour le reste la stratégie politique est très différente. “ L’idéologie du dégraissage appartient à la N-VA et à ses alliés de droite; nous on ne fera pas” a lancé l’autre jour Rudy Demotte, ministre-président (PS) de la Fédération Wallonie-Bruxelles et vieux renard de la politique.
Bref, l’enseignement sera protégé (même si on est y loin des promesses bien roses de la défunte campagne électorale) et le budget de la Culture sera sinon “gelé”, à tout le moins très préservé.
En fait, les milieux culturels francophones vont quelque part être sauvés par un effet d’aubaine politique.
Car il y a de la stratégie de com’ habile derrière tout cela.
Même un chouia d’instrumentalisation excessive pour pouvoir mettre en avant le clivage Nord-Sud et Gauche-Droite.
Style: “Souvenez-vous que , de tous temps, lorsque l’extrème-droite arrive au pouvoir, la première chose qu’elle fait, c’est s’es prendre à la Culture”. (c’est le cas en France lorsque le Front National s’empare d’une ville).
La note est forcée. Cela tient du stratagème.  Certes, en dehors du chanteur Urbanus, la N-VA donne l’impression de n’aimer guère les artistes et ceux-ci le lui rendent bien, mais c’est, qu’on apprécie ou non, un parti de centre droit ou de droite démocratique.

Le truc, l’astuce du fakir, c’est qu’en critiquant vivement les choix d’économies du gouvernement de Geert Bourgeois (N-VA), les partis d’opposition à la #suédoise (PS, cdH, Ecolo, PTB) jouent tout à la fois sur le velours du billard (grogne minimale garantie par rapport au fédéral) et au billard à deux bandes.
Sans nommer les libéraux francophones, ils critiquent en effet plein pot, mine de rien – et sans le nommer- le MR qui a choisi de s’associer à cette  Flandre là, dominée par la N-VA.
Comme quoi la politique peut conjuguer tout à la fois les arts de la culture et de la guerre.

Michel HENRION.