Raser gratis ? Cette expression viendrait d'un barbier qui avait placé jadis une pancarte proclamant ladite formule…Mais notre artisan, tout aussi fûté que près de ses sous, l'y laissait tous les jours. Par conséquent, le naïf qui, le lendemain du jour où il avait vu la pancarte pub, venait se faire raser ou couper les cheveux et qui s'étonnait de devoir quand même payer, s'entendait répondre : "Oui, mais il y a écrit que c'est demain que c'est gratuit !". Aujourd’hui encore, notamment en politique, les promesses des personnalités en vue n'engagent que ceux qui les écoutent sans faire appel à leur libre-examen…Ce n’est pas le cas ici. Où on s'efforce plutôt de manier le mot à couper la langue de bois .

jeudi 11 décembre 2014

Les sociaux-chrétiens pour la première fois séparés depuis 1830: le CDH soulagé, le CD&V tourmenté (MBelgique 28/11/2014)


 
--> En 1999, l’impensable était déjà arrivé: pendant huit longues années, un gouvernement belge sans chrétiens démocrates.
En 2014, ce qu’on croyait vraiment impossible est survenu: pour la première fois depuis 1830, les chrétiens démocrates se sont séparés. Le CD&V au pouvoir, le CDH dans l’opposition. Pas rien comme événement politique, d’ailleurs pas assez souligné: la distanciation des partis-frères en Belgique est désormais un fait totalement acquis.

Et, après même pas deux mois d’existence du gouvernement #Michel1, l’esquisse politique de l’ex-famille social chrétienne est assez nette.

Lutgen roule sans le CD&V
Du côté du CDH, dans le fond, on respire. Au vu de l’ampleur de la grogne sociale, au vu de l’allergie de nombre de francophones vis à vis de la N-VA,  on s’y dit qu’on l’a finalement échappé belle. On est soulagé. Tout juste Joëlle Milquet considère-t-elle son Président plus comme un Secrétaire général que comme un stratège politique. Tout juste d’aucuns regrettent-ils encore que Benoît Lutgen n’ait pas adopté la stratégie d’aller à tout le moins négocier avant d’envoyer valdinguer la N-VA. Tandis que d’autres s’interrogent, fort opportunément, sur les effets, les conséquences électorales  d’une telle rupture avec le parti-frère du Nord. Puisque le destin électoral ne sera plus forcément le même, le CDH (9 sièges contre 20 jadis sous le fameux gouvernement Martens-Gol) peut-il remonter la pente avec plus de “sérieux wallon”?

Du côté du CD&V, on maugrée. A deux, y dit-on, on aurait été un peu moins seuls face à tous ces libéraux. Et le parti de Wouter Beke devient de plus en plus bizarre. Comme disait l’autre, “chez les sociaux-chrétiens flamands, souvent on ne sait pas où l’on va, mais on y va tout droit”.

Le  CVP d’antant, celui de “l’Etat CVP”, comptait encore 49 sièges à la Chambre sous Martens-Gol (1985). Et 1.291.244 électeurs. Wouter Beke a beau eu avoir cette forte formule: “ On a perdu des électeurs par containers, on les récupérera par brouettes”, la récolte fut timide aux dernières élections: 783.040  électeurs et 75.000 de plus en mai 2014.



Et si la grève du 15 décembre se prolongeait au finish ?



Pendant des décennies, le CD&V fut le meneur du jeu politique belge.  Avec la N-VA, il n’oriente vraiment plus les choses.  Et la politique belge est devenue de moins en moins prévisible.

Wouter Beke, assis entre deux chaises...
La grande question du moment, pour les stratèges sociaux-chrétiens du Nord, c’est de savoir ce qui peut bien se passer si l’actuelle protestation sociale continuait? Si celle-ci devait reprendre début 2015, toujours en Front commun tripartite? Ou, hypothèse crédible,  se prolonger au finish, en grève générale, dès le 16 décembre si le gouvernement tentait de passer en force à la Chambre avant les fêtes de fin d’année. Bref, si les ténors du CD&V n’arrivent pas, malgré leurs efforts de séduction massive, à ramener le syndicat chrétien “à la raison”, isolant ainsi stratégiquement syndicalistes socialistes et libéraux. Il faut, implorait ainsi l’autre jour Wouter Beke, “que la CSC-ACV mesure son rôle et se montre responsable le moment venu”.

Vite dit car, en coulisses, le climat entre le Mouvement Ouvrier Chrétien et CD&V ne semble guère virer davantage au rose. Marc Leemans, personnage peu connu des francophones mais vrai boss des syndicats chrétiens, en a, tout au contraire, remis une couche au vitriol, dézinguant à tout va.

“On voit, a-t-il lancé en substance, que dans la tête de #Michel1, il n’y a pas de volonté pour un vrai dialogue social, mais juste un monologue (…) C’est la vision de l’Entreprise 4.0, où  the “winner takes it all”. Ou il arrive malheur au représentant du monde syndical qui ose ne fut-ce qu’élever la voix”.



Pensions et pré-pensions, un enjeu majeur



Mais, au delà des mots, le boss du syndicat chrétien de soutenir quand même mine de rien le CD&V: “ La CSC, dit-il,  serait prête à s’asseoir si le gouvernement met déjà un tax-shift sur la table” (glissement de la fiscalité du travail vers le capital) 

Relisez bien la phrase- elle est importante- et comprenez que l’appareil du syndicat chrétien pourrait redevenir accommodant, et peut-être bel et bien  avaler le saut d’index, si un tax-shift donnait l’impression de le compenser à court-terme. Saut d’index qui apparaît, aux yeux syndicaux, comme de plus en plus “idéologique”, vu l’inflation… négative depuis septembre.

Psychologiquement, l’appareil de l’ACV- CSC doit d’ailleurs marcher sur des oeufs: la “base” syndicale est remontée comme un coucou tant au Sud qu’au Nord. Et si les lois sur la pension ou pré-pension (un enjeu très important, notamment pour apaiser les restructurations d’entreprise) ou la prolongation des pensions sont votées à la Chambre, ben c’en sera forcément fini de l’action syndicale. Le gouvernement sera passé en force sans concertation aucune.

Si les “standen”, les piliers traditionnels des sociaux-chrétiens du Nord, ont perdu de leur pertinence au fil du temps, ils n’en demeurent pas moins encore influents. On l’a vu avec le scandale Arco, le Mouvement Ouvrier Chrétien peut faire veiller politiquement à ses intérêts. Et les puissantes Mutualités Chrétiennes ne sont, par exemple, pas vraiment ravies du taux de croissance raboté (seulement +2,5%) fixé par #Michel1 pour la croissance des soins de santé. Elles se sont abstenues au vote à l’INAMI mais avec le vieillissement de la population, les conséquences budgétaires feront mal. Très mal.

Il ne faut pas perdre de vue que nombre des électeurs conservateurs du CD&V votent désormais plutôt N-VA, donc qu’il y a relativement davantage de démocrates chrétiens dans ses rangs. Et une difficulté supplémentaire pour le CD&V, c’est qu’aucun de ses rares ministres ne représente plus vraiment  cette aile plus à gauche du CD&V. Kris Peeters a beau se présenter comme le “visage social” du gouvernement, d’aucuns se pincent au souvenir de ses multiples discours de jadis, plutôt para-patronaux. Et savent l’homme partisan de lien forts avec la N-VA. Quant à Koen Geens, il  a bien du mal à se faire passer pour le défenseur des petites gens avec son passé d’avocat d’affaires et du grrrrand capital.

L’aile progressiste du CD&V n’a d’ailleurs pas manqué de remarquer  que seuls deux gouvernements viennent de voter  récemment contre les dispositions européennes anti-fraude fiscale: les Pays-Bas…et la Belgique.

Certes, le CD&V a toujours été un parti très hétérogène, ou se cotoyaient conservateurs et hommes de gauche, citadins et Flandre rurale. Le hic, c’est que Bart De Wever a capté largement ce trésor électoral: la N-VA  représente désormais tout à la fois la Flandre moderne et la Flandre traditionnelle.

Et cette N-VA là, tout comme l’OpenVLD, dit “non” pour l’instant à toutes les petites idées de Kris Peeters pour ce fameux tax-shift de justice fiscale qui serait idéal pour détacher l’ACV-CSC du mouvement social. “ Taxer les plus-values? “ Mais alors, que fera-t-on des moins values” réplique aussitôt le N-VA Johan Van Overtveldt, oubliant qu’il y a évidemment bien d’autres formules possibles (comme l’intégration  progressive des revenus du capital dans les déclarations fiscales).

C’est la question du moment: qu’adviendra-t-il in fine des idées visant une plus grande justice fiscale que les sociaux-chrétiens comptent bel et bien déposer sur la table du gouvernement #Michel1, affirmant que l’esprit de l’accord de coalition l’aurait bel et bien prévu?



Un voeu pieux pendant des années?





Ses partenaires lui concèderont-ils “un petit quelque chose sur la taxation du capital” qui sauverait la face? Sans doute: mais cela ne tromperait pas grand monde à l’analyse.

Ou bien le CD&V devra-t-il se contenter de répéter comme un mantra, cinq années durant, son voeu pieux? D’autant plus curieux que la revendication du “tax shift”, bref d’une plus grande taxation du capital, ne figurait même pas au programme CD&V des dernières élections du printemps…

Il faut toujours lire avec intérêt Bart Maddens (KUL), tout de même le seul politologue à avoir prédit la coalition actuelle avec le seul MR comme participation francophone.

“C’est douteux, dit-il en substance,  que le CD&V puisse capitaliser électoralement en dénonçant l’encre encore humide de l’accord de coalition: c’est difficile à expliquer.  Et “qui casse paie” est une autre loin d’airain en politique”.



Et d’estimer que si le CD&V devait dans les mois à venir s’enfoncer dans les sondages d’intentions de vote ce serait panique au CD&V. “Et qu’une crise n’est dès lors pas à exclure, pas plus que des élections au printemps”.



C’est juste peut-être oublier que le CD&V est un parti bien structuré; avec beaucoup d'expérience et  une faculté d’adaptation parfois saisissante.

Il n’y a qu’Alexander De Croo à pouvoir retirer la prise gouvernementale en toute insouciance.



Michel HENRION.